Le cinéaste Vittorio Taviani scrutait encore le rouge de l’utopie

Carnet noirDécédé ce week-end à 88 ans, l’aîné des frères cinéastes avait été invité par la Cinémathèque suisse en 2013. Nous l'avions rencontré.

Vittorio Taviani, de passage à Lausanne en 2013.

Vittorio Taviani, de passage à Lausanne en 2013. Image: ODILE MEYLAN

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Une rencontre avec Vittorio Taviani avait quelque chose de savoureux, poétique et humoritique. Voici le récit de notre dernière rencontre avec le cinéaste italien, venu à Lausanne sans son inséparable frère.

Dans la chambre juchée sur les hauteurs du Lausanne Palace où il reçoit la presse depuis le matin, Vittorio Taviani ne baisse pas la garde, l’œil scrutateur derrière des lunettes fumées qu’il n’ôte qu’à contrecœur. Attentif, mais avec la décontraction et la bonhomie du gentleman toscan, l’aîné de l’une des plus fameuses paires de frères cinéastes semble surtout avoir déjà bien sympathisé avec sa traductrice d’un jour. Une collaboratrice de la Cinémathèque qui mouille la chemise à l’occasion d’une rétrospective des maîtres italiens et de la projection de leur dernier film, César doit mourir. «Généralement, nous préférons penser au film à venir, mais, à certaines occasions, nous revoyons nos films. Même si nous sommes à chaque fois sûrs de faire quelque chose de totalement neuf qui pourrait étonner, nous nous rendons compte, avec du recul, que tous nos films sont des chapitres d’un long et unique roman. »

L’irrépressible envie de tirer – doucement – sur la moustache de Vittorio nous amène donc à lui demander ce que vient faire dans la famille Good Morning Babilonia, film «hollywoodien» de 1987 plus coloré et veiné de comédie que ses frères. «Cela mérite explication. D’abord, c’était un hommage aux artisans toscans qui ont construit les cathédrales et dont nous nous sentons les descendants. Ensuite, nous avions envie de raconter Hollywood tel que nous l’avions imaginé: le rêve du cinéma du début du XXe siècle. Nous l’avons donc reconstruit à 50 kilomètres de chez nous en Toscane – façon de dire que ce rêve nous appartenait aussi. Et il y a une séquence que nous avons eu du plaisir à tourner et que nous avons revue dans une salle de New York, où l’entrepreneur enfonce les deux frères qui cherchent du travail et qui répliquent: «Mais t’es qui, toi? Nous sommes les fils de Léonard et de Michel-Ange!» Cela dit, je suis assez d’accord avec vous…»

Du technicolor au rouge

A évoquer le parcours des frères Taviani et leurs films d’une beauté rugueuse et implacable, la bulle en technicolor éclate rapidement pour laisser place à la quête de changements, existentiels mais aussi révolutionnaires, que porte leur cinéma. «Vous êtes en train de me provoquer sur un plan philosophique, je dois donc vous répondre. » Après un petit détour par la politique d’Aristote et la distinction entre l’homme biologique et historique («aux rythmes complètement différents, l’un très rapide, l’autre presque immobile»), l’Italien poursuit avec fougue. «Nous croyons à l’homme, à sa force, à sa capacité de se transformer, et nous l’aimons beaucoup. Mais, en même temps, nous avons la certitude que ce que peut faire l’homme est très petit par rapport à la nature, et ce qu’elle cache. »

L’évolution véloce de ces vingt dernières années ne l’impressionne pas outre mesure. «Depuis petits, nous avons vécu des changements rapides. Nous sommes nés sous le fascisme, avons été touchés par la guerre, la mort, la force de la résistance. Gamins, notre ville était féodale et, du jour au lendemain, elle est devenue communiste… Ensuite, de la reconstruction nous sommes passés à la corruption. »

On le titille encore un peu en mentionnant le défunt cinéaste communiste Mario Monicelli, l’un des «pères» du cinéma italien. «Tu provoques? Bravo!» Vittorio commence par envoyer des baisers au ciel à Mario avant de relever le rideau de fer. «Pendant longtemps nous avons pensé que la Russie communiste était une utopie réalisée… et après nous avons découvert que c’était une farce. Se dire communiste aujourd’hui n’a pas de sens. La vie peut parfois te trahir. » Pointant le doigt dans notre direction, l’alerte octogénaire ne désarme pas. «Je reste de la couleur de ton T-shirt (ndlr: rouge), je n’ai pas brisé mes convictions, mais je ne me définis pas comme communiste. »

Avec César doit mourir, plongée mi-docu, mi-fiction dans une prison où les détenus répètent,Jules Césarde Shakespeare, les frères Taviani ont encore une fois exploré cette brutalité humaine qu’ils affrontent sans moralisme. «Absolument, mais même dans les situations les plus horribles, il est très important pour nous d’affirmer qu’un homme reste un être humain. Il peut, et doit, être puni, mais reste un homme. » Et parfois récompensé: par l’Ours d’or à la Berlinale de l’an dernier. «Ce film, nous l’avons tourné en 21 jours avec un budget de 600'000 euros. Nous sommes les mêmes qu’à nos débuts: des inconscients.» (TDG)

Créé: 15.04.2018, 17h03

Biographie

1929 Naissance le 20 septembre à San Miniato, en Toscane.

1931 Naissance de son frère Paolo.

1944 La famille s’installe à Pise.

1946 Sortie de «Païsa» de Roberto Rosselini, film qui marque ces ados qui font l’école buissonnière pour assister aux séances.

1950 Responsables d’un ciné-club à Pise.

1954 Tournent leur premier court-métrage, «San Miniato: Iuglio 44» avec leur ami Valentino Orsini et l’aide de Cesare Zavattini (co-auteur duVoleur de «Bicyclette»).

1960 Premier long documentaire, «L’Italia non è un paese povero» avec Joris Ivens.

1962 Première fiction, «Un Uomo da bruciare» avec Gian Maria Volonte.

1967
«Les subversifs» préfigure Mai 68.

1974 «Allonsanfan» avec Marcello Mastroianni.

1977 «Padre Padrone», Palme d’or à Cannes.

1982 «La nuit de San Lorenzo», Grand prix spécial du Jury à Cannes.

1987 «Good Morning Babilonia».

2012 «Cesare deve morire», leur dernier film, remporte l’Ours d’or à la Berlinale.

Etats d’âme

Ce que j’aime: «L’amour. Avec mon frère, nous avons décidé d’être incinérés. Pour ma part, je veux que mes cendres soient répandues dans la mer des îles Eoliennes, en Sicile. Il devrait juste y avoir une petite plaque commémorative, et le maire m’a déjà dit qu’il y serait inscrit: «Vittorio Taviani, qui a beaucoup aimé et qui a beaucoup été aimé».

Ce que je n’aime pas:«Aujourd’hui, Berlusconi. Vous voyez, de l’universel on va au particulier…»

La dernière chose qui m’a ému:«Il y en a trop. Va bene?»

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