Cannes réhabilite Spike Lee et Lars von Trier

Festival de CannesL’un était persona non grata, l’autre juste boudé. Et les revoici!

L'Américain Spike Lee est de retour à Cannes après 19 ans d'absence.

L'Américain Spike Lee est de retour à Cannes après 19 ans d'absence. Image: REUTERS/STEPHANE MAHE

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Destins comparables, trajectoires parallèles. Tous deux ont en commun d’avoir été révélés à Cannes puis d’en avoir été écartés, pour des motifs différents. L’Américain Spike Lee, en 1986, créait le buzz à la Quinzaine avec «She’s Gotta Have It». Trois ans plus tard, la compétition lui ouvre ses portes pour «Do The Right Thing». Accueil dithyrambique, rumeurs de Palme d’or. Mais le président du jury, Wim Wenders, préfère la décerner à un inconnu, un certain Steven Soderbergh. Le film, à l’arrivée, ne reçoit même pas un accessit. Spike Lee, furieux, menace de casser la gueule à Wenders. Et jure qu’on ne l’y reprendra plus. Il daigne pourtant revenir en 1991 avec «Jungle Fever», là aussi à peine salué au palmarès. Dès lors, il n’y mettra plus les pieds, sinon via un détour par la Quinzaine avec «Summer of Sam», en 1999.

Près de vingt ans plus tard, coup de théâtre. Le voici de nouveau qui affronte la compétition. Et il n’est pas revenu avec une bluette. Son film, «BlacKkKlansman», a même pour l’instant été l’un des plus applaudis. Éternel défenseur de la cause des Noirs, Spike Lee, sous les dehors de la comédie (mais on rit souvent jaune), plonge dans l’Amérique des seventies et emboîte le pas à un agent de police du Colorado qui parvient à infiltrer le Ku Klux Klan (KKK) local.

Une Amérique raciste

Ce sont en réalité deux agents qui se partagent cette infiltration, puisque John David Washington est Noir et ne peut duper le KKK qu’au téléphone, pendant qu’il envoie au casse-pipe son collègue, un certain Flip, incarné par le toujours inspiré Adam Driver. Sous les masques du divertissement, on note que Lee n’a rien perdu de sa détermination et de cette foi jusqu’au-boutiste qui lui permet d’emmener son histoire jusqu’à l’époque actuelle, faisant à la fin le lien avec les événements survenus à Charlottesville en 2017 (émeutes provoquées par des groupuscules d’extrême droite). Le film passe donc en force pour rappeler l’autre visage de l’Amérique, celle-là même qu’on découvrait dans le stupéfiant documentaire de Roberto Minervini «The Other Side» (Cannes en 2015), une Amérique raciste, antisémite et sombre qui vouait alors une haine féroce à Obama. On retrouvera presque certainement «BlacKkKlansman» au palmarès, même si on ne peut préjuger de rien dans ce domaine.

Le cas de Lars von Trier est très différent, malgré les similitudes qu’il entretient avec Spike Lee. Son tout premier film, «Element Of Crime», se retrouve directement en compétition à Cannes en 1984. Il y est remarqué et primé. Par la suite, le cinéaste danois devient un habitué de la compétition cannoise. Il cumule les participations. Avec «Europa», «Breaking The Waves», «Les idiots», «Dogville», «Antichrist» et on en passe. Il remporte même la Palme en 2000 avec «Dancer In The Dark». Lars von Trier est alors à son apogée et son actrice, la musicienne et chanteuse Björk, y gagne même un prix d’interprétation. En 2011, tout se délite. «Melancholia» figure en compétition, est même ovationné mais le cinéaste dérape en conférence de presse en déclarant, à propos d’Hitler: «Je compatis un peu avec lui. Je ne suis pas pour la Seconde Guerre mondiale, je ne suis pas contre les juifs.» Puis, conscient de sa bourde, il conclut: «Je ne sais pas comment je vais me sortir de cette phrase. OK, je suis un nazi.» Le tollé est immédiat. Dans les heures qui suivent, le Festival réagit et déclare Lars von Trier persona non grata. Le film est maintenu en concours mais son auteur prié de partir fissa. Cannes existera désormais sans lui.

Spectateurs horrifiés

Jusqu’à cette année, où Pierre Lescure et Thierry Frémaux ont décidé de réinviter Lars von Trier. Mais hors compétition. Avec un film choc, «The House That Jack Built», histoire d’un serial killer qu’on suit dans un récit bizarrement structuré en cinq incidents, soit cinq meurtres. Au su des réactions horrifiées en séance de gala (une centaine de spectateurs ont fui lundi soir), on s’attendait à un déluge sanguinolent. Malgré quelques séquences un peu dures, on en est loin. Et le film installe un vrai ton que son style décalé ne parvient pas à désamorcer. Ce cauchemar éveillé permet même le retour en grâce d’un auteur qu’on pensait boycotté à vie par le Festival. (TDG)

Créé: 15.05.2018, 16h57

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