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«Dans les bottes de mon père»

«Au nom de la terre» plonge dans la détresse d’un paysan.

Édouard Bergeon a dirigé Guillaume Canet qui s'est glissé dans la peau du personnage inspiré de son père.
Édouard Bergeon a dirigé Guillaume Canet qui s'est glissé dans la peau du personnage inspiré de son père.
CC BY-SA 4.0

Ce film ne laisse pas indemne. Inspiré de la vie du père du réalisateur Édouard Bergeon, «Au nom de la terre» relate avec justesse la détresse d’un agriculteur face à la dépression et aux dettes, après le rachat d’un domaine familial en 1979 qu’il agrandit pour le mettre aux normes du marché mondial. Rencontre avec l’auteur, qui se laisse porter par la fiction pour mieux enterrer le passé.

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Édouard Bergeon

37 ansRéalisateur

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En 2012, treize ans après la mort de votre père, vous filmez la misère paysanne en docu. Pourquoi la fiction cette fois?

C’est un cadeau de destin, ou de mon père là-haut. D’abord journaliste, je suis devenu documentariste pour réaliser «Les fils de la terre» et porter un combat. J’ai pu libérer la parole lors de projections débats. Quand le producteur Christophe Rossignon a vu ce film, il a été bouleversé. Lui aussi est fils de paysan, et on a tout de suite discuté de nos histoires. L’idée de mettre ma vie en récit a émergé. Je n’avais jamais fait d’école de cinéma, jamais écrit de scénarios. Je partais de loin, mais avec un propos à défendre et une histoire à raconter.

Vous établissez un portrait sombre du monde agricole.

Oui, car par rapport à ce qu’il s’est passé pour mon père il y a 20 ans, rien n’a changé. C’est même pire. Chaque jour, un paysan se fout en l’air en France. C’est juste dingue, un véritable incendie! Aujourd’hui, il est urgent d’encourager l’agriculture à opérer une transition.

Comment l’envisagez-vous?

Si on veut aller vers quelque chose de plus vertueux, de plus bio notamment, il faut que le consommateur accepte de payer le juste prix. Et il faudrait une aide politique pour tout concrétiser. Car si on arrête de mettre des produits chimiques, la terre a besoin de cinq ans pour se régénérer. Et donc les revenus baissent. Le changement doit être global. Le consommateur doit choisir des produits locaux et de saison. Il faut rétablir le lien avec le paysan. Malheureusement, aujourd’hui, trop de fermes grandissent pour devenir une agriculture de firme. Un moyen de faire face à la concurrence. Et la pression peut vite devenir intenable.

Le film montre cette violente descente aux enfers, une exploitation détruite, un homme bourré de médocs.

Qui finit par se cacher dans sa chambre pour y rester cloîtré. Tout part en vrille. Il ne mange plus, ne se lave plus. Sa femme Claire note tout dans son journal et devient témoin de sa chute. Il ne faut pas minimiser l’impact qu’ont eu les pesticides sur sa santé. Des scientifiques ont démontré que la surexposition aux produits peut être un facteur aggravant de la dépression.

Dans ce désespoir, vous ne doutez jamais du soutien de la famille. Par expérience?

Les liens étaient très forts chez moi. Ma mère est restée, alors qu’elle aurait pu partir. Dans le film, juste après un accès de violence de Pierre (ndlr: le prénom donné au père d’Edouard Bergeon), Claire s’empresse de rassurer leur fille, lui chuchote: «Même s’il n’est plus lui, il t’aime.» J’ai vécu une dizaine de fois ces hauts et bas chez nous. C’est la dépression, tout un contexte, qui a fait perdre pied à mon père. Le socle familial ne s’est jamais brisé.

Certains dialogues au sujet du contexte agricole sont assez explicatifs. Aviez-vous peur qu’on ne vous suive pas?

Ils ont été énormément allégés. Mais le film contient aussi beaucoup de sous-texte, grâce aux décors, aux éléments naturels, et au jeu bien sûr. Tout ne passe pas par les mots! Mais pour l’avoir vécu plusieurs fois, quand je vois l’engueulade du père et du grand-père dans le poulailler, je suis persuadé qu’ils auraient naturellement reparlé ainsi de la place du consommateur aujourd’hui. Pour mettre les choses sur la table, en détail.

Pourquoi avoir laissé jusqu’au bout une ambiguïté sur le père de Pierre, qui lui vend ses terres?

Encore aujourd’hui, des comme lui, il y en a beaucoup à la campagne! Une figure qui ne se remet pas en question, qui écrase le fils, qui pense tout savoir, sans jamais réussir à dire «je t’aime». C’est un personnage malheureux au fond.

Comment avez-vous travaillé avec Guillaume Canet, si intense dans ce répertoire émotionnel?

Il a énormément travaillé. Il dormait dans la ferme. Il s’imprégnait de tout, des odeurs. Il s’est même remis à cloper pour avoir la voix éraillée. Pendant la partie hivernale, Guillaume Canet est tombé en état dépressif, comme son personnage. Il a perdu du poids. Mais il a su exploiter le spleen. La scène sur le banc à l’hôpital, il avait fumé trente clopes en une heure, jusqu’à vomir. Il s’est totalement mis dans la peau d’un mec qui dévisse. Pendant les scènes, il a porté les vraies bottes de mon père.

Ce projet vous a-t-il aidé?

Oui, je clos un livre là, après vingt ans. Je pensais déjà l’avoir fermé avec «Les fils de la terre», mais en fait, pas du tout. Aujourd’hui, cette histoire, je n’ai plus envie de la raconter. En parler devient de plus en plus compliqué pour moi. Car si le film ne me fait plus mal, je reste ému en observant les réactions du public.

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