La beauté sauvage de «Fortuna» sort du commun des mortels

CinémaPoète trash et inspiré, Germinal Roaux renouvelle la vision des migrants. Ours d’argent à Berlin.

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Le Lausannois Germinal Rouaux se moque des étiquettes, lui qui signe «Fortuna» entre neige et ciel, documentaire et fiction, noir et blanc. Échappé des normes, ce film singulier tourné chez les chanoines de l’hospice du Simplon en prend d’irrésistibles altitudes. Et pas seulement parce qu’une jeune Érythréenne paumée dans un cirque montagneux à 2000 mètres, y dialogue avec un âne, telle une héroïne de Robert Bresson. Ou qu’un Bruno Ganz en soutane y célèbre la messe avec un souffle sacré qui le rappelle en archange perché sur «Les ailes du désir». À la bonne et mauvaise fortune des jours qui s’étirent dans l’hiver, les trivialités du quotidien séculaire et les exigences de l’intimité spirituelle se foulent dans le même tonneau, à la fortune du pot. Fortuna, c’est aussi le prénom d’une naufragée qui survit là-haut. Une tradition d’accueil préside à son sauvetage, blindée de bons sentiments immémoriaux. L’adolescente sauvée des tempêtes de Méditerranée et des orages du monde, ne trouve sans doute pas dans cet îlot la plus propice des terres pour se redessiner un horizon. Quelques frères d’ailleurs, dérangés dans leur ermitage, se disputent sur la position à tenir quant à la présence de ces requérants d’asile. Mais voilà.

Puis la banale histoire du monde se répète, gravée depuis des siècles dans le granit du cœur des hommes. La petite s’enivre de la tendresse de Kabir, solide beau gars, migrant comme elle, s’en trouve enceinte. «Pourquoi tu me rajoutes des problèmes?» s’encolère le père potentiel, déjà marié avec enfants en Italie. Pas question d’avortement, tranche le père supérieur. Un autre débat s’immisce lui aussi tronqué par l’impuissance. Déjà la thématique des requérants d’asile reflue. «Fortuna» ne manque alors pas d’aplomb, qui prend parfois des airs de sainte-nitouche, convoque des drames, les laisse béants. Aucune esquive cependant, plutôt des ellipses qui disent les souffrances des damnés de la terre, des interrogations qui renvoient à nos pauvres dilemmes. Entre les menaces d’interventions policières et de châtiment divin, entre ses maigres espoirs et son premier amour déçu, Fortuna se débat.

Germinal Rouaux refuse le choc frontal prisé par Fernand Melgar dans «Forteresse» et autre «Vol spécial». Plus qu’un manifeste politique, le cinéaste opère dans la geste poétique, s’en remet à la grâce des dieux. Sur le chemin de croix au Simplon, le spirituel s’incarne dans un caillou, se dissout en une prière, éphémère nuée. Il règne dans «Fortuna» une froidure à peine réchauffée de solidarité humaine et animale, de paroles bibliques. Esthète, le photographe traque ce supplément d’âme dans des plans dépouillés de couleurs, tendues par des abstractions de chair vive. Il y croit. Chronique

(CH, 106’, 12/14) Dès me 11 avril. Cote: VVV (TDG)

Créé: 10.04.2018, 08h19

En dates

1975 Naît à Lausanne.
1992 Long voyage africain, perd son ami Julien.
1995 Photographe autodidacte à L’illustré.
2003 «Des tas de choses», sur un trisomique.
2007 «Icebergs», primé à Locarno, Soleure, Tribeca.
2013 «Left Foot Right Foot», premier long.
2018 «Fortuna», Ours d’argent à Berlin.2018 «Fortuna», Ours d’argent à Berlin.

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