«En aidant les autres, on s’aide soi-même»

DocumentaireAi Weiwei a filmé le drame de la migration à travers la planète. L’artiste dissident a présenté «Human Flow» au FIFDH dimanche. Rencontre

Ai Weiwei: «Vous n’avez qu’une vie, cette vie comporte de la dignité et elle doit être défendue.»

Ai Weiwei: «Vous n’avez qu’une vie, cette vie comporte de la dignité et elle doit être défendue.» Image: LAURENT GUIRAUD

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On le connaît à la fois pour son œuvre iconoclaste, ses élans narcissiques, son farouche engagement pour les libertés et son goût malicieux pour la provocation. Tour à tour sculpteur, photographe, performeur, plasticien ou trublion politique, Ai Weiwei s’attaque, pour la première fois, au médium cinématographique. Tourné sur une période d’un an dans 23 pays du globe, Human Flow pose un regard d’artiste sur la tragédie des migrants, donnant un visage à ces dizaines de millions d’êtres humains trop souvent traités comme des abstractions (lire encadré).

La star chinoise de l’art contemporain est venue dimanche présenter ce long-métrage en clôture du FIFDH (Festival international des droits humains). L’occasion d’un entretien minuté avec cet artiste humaniste, en exil prolongé à Berlin pour cause de dissidence. Impénétrable, un rien taciturne, Ai Weiwei s’étonnera, en fin d’entretien, qu’on ne lui ait pas apporté un peu de chocolat.

Des images de la tragédie des migrants, on en voit tous les jours à la télévision. En quoi votre film diffère?

D’abord, il s’agit d’un voyage personnel et non pas d’un travail journalistique. Ensuite, nous avons essayé d’avoir une perspective plus large et plus équilibrée pour comprendre ce qu’est un réfugié, en englobant l’histoire passée et la situation présente.

Qu’est-ce qui a été le plus difficile pour vous dans ce projet?

Pendant le tournage, et même après, j’ai eu énormément de doutes: en avait-on fait et montré assez pour générer la discussion, pour rendre les gens conscients de l’ampleur de ce drame?

Est-ce votre responsabilité d’artiste de dire au monde ce qui se passe?

Je me dois d’établir une juste perception de la réalité, d’analyser le monde avec exactitude et intelligence. En même temps, en tant qu’artiste, je pense toujours à comment la façon dont j’exprime les choses pourrait affecter la compréhension des autres. Incontestablement, le point de départ est personnel, mais, après, il peut avoir une influence plus large.

«La plupart des gouvernements appliquent des politiques assez cruelles et manquent de vision à long terme sur la question des réfugiés »

Que voulez-vous dire aux autres avec Human Flow?

J’essaie de montrer la réalité calmement, paisiblement, alors qu’elle n’est ni calme ni paisible du tout: la situation est absolument folle et scandaleuse. Les réfugiés sont des victimes de notre société de profit, ce qui signifie que certains en tirent parti. Le capitalisme et la globalisation laissent tellement de gens dans le noir et l’instabilité! En Europe, les pays qu’on appelle développés refusent de prendre leurs responsabilités. Être immunisé contre la souffrance humaine est une maladie profonde, partout sur le globe.

Êtes-vous optimiste quant à la situation des réfugiés dans le monde?

Non, je ne le suis pas, quand on voit qu’autant de gens souffrent et que personne n’est vraiment concerné, que si peu de monde veut vraiment agir et venir au secours des autres. Alors qu’en aidant les autres, on s’aide soi-même, parce que l’humanité consiste en le respect des droits de chacun. Il serait de l’intérêt de tous de protéger nos semblables. Or la plupart des gouvernements appliquent des politiques assez cruelles et manquent de vision à long terme sur la question des réfugiés.

Vous vous battez depuis plusieurs années pour cette cause. Pourquoi est-ce si important pour vous?

Se battre pour l’humanité n’est pas une idéologie, c’est un effort très basique pour tenter de faire survivre ce qui a de la valeur dans la vie humaine. Vous n’avez qu’une vie, cette vie comporte de la dignité et elle doit être défendue. Si vous ne tentez pas de protéger ça, vous n’avez simplement pas compris ce qu’est la vie et vous perdez votre temps.

Vous considérez-vous comme un réfugié?

Pas stricto sensu. Toutefois, mon père a été forcé à l’exil, j’ai grandi loin de notre maison, tous nos droits étaient constamment violés. Puis j’ai passé douze ans aux États-Unis, où j’ai connu les problèmes classiques des migrants, comme la difficulté de la langue et les soucis économiques. Lorsque je suis rentré en Chine, les choses avaient à la fois beaucoup changé tout en restant les mêmes: les gens n’étaient ni autorisés à voter ni libres de dire ce qu’ils pensaient. Alors je suis devenu actif politiquement, on m’a emprisonné, empêché de voyager. Je vis actuellement hors de Chine, non pas parce que j’en ai particulièrement envie, mais parce que c’est trop dangereux pour moi d’y retourner.

Est-ce que migrer est un droit humain?

Quiconque sur cette planète naît libre. Il doit avoir le droit absolu de choisir un nouveau lieu de vie, d’être en sécurité et de mener une vie prospère.

Pourtant, en Europe, il n’y a jamais eu autant de frontières et de murs…

Cela montre combien nos esprits sont étroits et fragmentés.

Dans une scène de votre film, on évacue un tigre de Gaza à grands frais, alors que des tas de gens y restent confinés dans la misère…

C’est ironique, bien sûr. Cependant, les droits des animaux doivent aussi être protégés. Cela démontre notre compréhension de nous-mêmes, parce qu’étant supérieurs, c’est à nous que revient de gérer la vie des animaux. Or la plupart des animaux sont sacrifiés par les hommes, que ce soit par le biais du changement climatique ou d’un capitalisme à tous crins qui les consomme et les considère comme des produits. Voilà la preuve de combien l’homme s’est fourvoyé, émotionnellement, intellectuellement et moralement. On peut en tirer une conclusion tragique sur sa propre situation.

Allez-vous continuer à vous battre pour cette cause?

Je ne sais pas. Mais je vais continuer à protéger la dignité humaine, pas par choix, mais parce qu’il en va de ma propre dignité. (TDG)

Créé: 19.03.2018, 17h12

Flots de désespérés pour cri humaniste

Des routes grecques aux esquifs de la Méditerranée, de la frontière jordanienne aux camps de fortune de Calais, Ai Weiwei a arpenté le globe pour rendre compte du «plus important flux migratoire depuis la Seconde Guerre mondiale». Mobilisant près de 200 techniciens dans 23 pays, ce très long documentaire (2 h 20) dresse un tableau édifiant d’un désastre humanitaire qui concerne quelque 65 millions de personnes à travers le monde.

«Human Flow» fait l’économie de scènes traumatisantes et d’analyses géopolitiques pour accompagner, comme au rythme paisible de la marche, ces hommes, femmes et enfants dans leur odyssée tragique. Les individus sont à la fois considérés de très près, lorsqu’ils se racontent, et saisis comme une multitude, dans des vues très esthétisantes réalisées au drone. Jalonné d’interviews de responsables politiques et humanitaires, le film ne délivre aucun commentaire ni ne déroule de réel fil narratif. Mais la juxtaposition d’images similaires tournées aux quatre coins de la planète donne à réfléchir sur cette humanité déplacée, privée de la plus élémentaire des dignités aux portes des démocraties, et qu’un long désespoir finit par vider de son sens. Réputé pour son ego impérial, Ai Weiwei apparaît à l’écran certes plus souvent que nécessaire. Toutefois, on ne peut dénier à l’artiste de crier à la face du monde ce que les sans-voix n’ont pas la force de dire. I.L.


«Human Flow» Film d’Ai Weiwei, sur les écrans romands dès le 21 mars

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