Tedi Papavrami, un violon face caméra

CinémaLe musicien est au centre d’un documentaire sensible projeté à Carouge. Rencontre.

Dans «Ostinato», Tedi Papavrami est raconté par petites touches, ou si on préfère, par chapitres qui s’enchaînent sans cloisons ni césures.

Dans «Ostinato», Tedi Papavrami est raconté par petites touches, ou si on préfère, par chapitres qui s’enchaînent sans cloisons ni césures. Image: LUCIEN FORTUNATI

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Parmi les images liminaires qui défilent à l’écran, il y a celles-ci, qui plongent dans un pan de l’intimité de l’artiste. Tedi Papavrami est assis sur un lit, il s’empare de son violon et, d’un geste assuré, il passe vigoureusement un tissu sur les recoins les moins atteignables des portions boisées. Dans cette suite de soins captés par une caméra placée près, l’instrument et son maître ne font qu’un et paraissent retranchés dans une relation de protection quasi filiale. L’attachement affectif qu’il nous est ainsi montré est sans doute commun a beaucoup d’autre solistes dans le monde. Mais ces actes quotidiens qu’on croirait insignifiants, raisonnent ici d’une toute autre manière; ils trouvent une sorte de grâce avec «Ostinato», documentaire sensible et confondant de pudeur réalisé par Raphaëlle Régnier. Avant la retransmission qu’en fera prochainement la RTS sur ses chaînes, le public pourra en découvrir la teneur lors de la projection qui se tiendra ce dimanche à Carouge, au Cinéma Bio, en présence de la réalisatrice et du protagoniste qu’elle a filmé.

Musicien et traducteur

«Ostinato» – notation qui impose la répétition obstinée d’un passage musical – raconte par petites touches, ou si on préfère, par chapitres qui s’enchaînent sans cloisons ni césures, les facettes et les plis de la vie du violoniste établi depuis plusieurs années à Genève. Son art occupe bien sûr une place de choix, mais on y découvre aussi d’autres aspects qui dévoilent la riche intériorité de Tedi Papavrami. Un exemple? Sa relation privilégiée avec le poète et romancier Ismail Kadare, pour lequel le musicien a traduit plusieurs œuvres en français.

Attablé à une terrasse de café, le violoniste évoque d’un ton feutré et avec des mots précis l’origine de cette autre activité de sa vie. «Les choses se sont faites par hasard, à une période où je devais être âgé de 25 ans environ. Je me trouvais chez mes parents en vacance et Ismail Kadare avait laissé une nouvelle à peine écrite à mon père pour qu’il la lise avant publication. Je me suis dit: tiens, et si je m’amusais à en traduire quelques pages? Je m’y suis mis et j’ai très vite compris que l’exercice était bien plus ardu que je ne l’avais imaginé. Par la suite, Kadare a transmis cette traduction à Claude Durand, alors PDG de la maison Fayard. Ce dernier a aimé mon travail et m’a embarqué dans cette aventure. J’en ai été surpris, d’un coup je me suis retrouvé dans une position importante sans m’être vraiment préparé. J’ai eu l’impression d’être un usurpateur.»

Tirana mon amour

Raphaëlle Régnier filme une rencontre entre le romancier et le musicien sur les hauteurs de Tirana, en Albanie. On devine ici une complicité et une entente qui s’affiche en toute discrétion. Ailleurs, la caméra suit le musicien dans son pays natal. Une terre quittée très jeune pour parfaire ses gammes à Paris. Voilà alors Papavrami parcourant les appartements bunkers de l’ancien dictateur Enver Hoxha transformés en musée. On est aussi avec lui, à l’intérieur d’une chambre qui surplombe la capitale, soleil couchant à l’horizon, notes de la célèbre «Chaconne» de Bach pour accompagner ces instants de grâce. «Un urbanisme est en train de se développer à Tirana, j’ai pu le constater lors de cette visite. Il va dans un sens que je n’attendais plus, nous dit le musicien. Lorsque je retourne au pays, je ressens toujours une appréhension. Cependant, une fois sur place, je plonge très vite dans le réel et dans le présent, et je constate combien ces lieux sont chargés d’histoires et de souvenirs lointains. À cette occasion, j’ai vu des gens marcher sur les places, en toute tranquillité. Cela m’a rappelé les temps anciens, l’époque où tout le monde avait l’habitude de sortir, de se promener à pied, parce que personne ne possédait de voiture. J’ai eu le sentiment de retrouver ce passé, sans la dictature, évidemment.»

De retour sous nos latitudes, la caméra se faufile encore dans une salle de la Haute École de Musique de Genève, là où Tedi Papavrami œuvre en professeur de musique. De pédagogue, le musicien se mue en… joggeur; d’un coup le voici apprêté dans une tenue de sport, enchaînant les foulées rapides dans la campagne genevoise. Sa silhouette longiligne se profile au loin, filmée au milieu des paysages hivernaux d’une grande beauté. Les plans et les séquences glissent ainsi, dans une grande douceur, nimbée souvent d’une mélancolie à peine esquissée. On est tantôt à Paris, en répétition avec le pianiste et ami Nelson Goerner, ou catapulté dans les images d’archives en noir et blanc, en compagnie d’un très jeune Tedi suivant les consignes strictes d’un père lui aussi violoniste.

Partout, «Ostinato» a ceci de remarquable qu’il dépasse la célébration convenue du musicien virtuose pour dévoiler la grande sensibilité et la profondeur d’âme de l’homme.

«Ostinato», un film de Raphaëlle Régnier, 55min. Projection en avant-première au Cinéma Bio, Carouge, di 27 mai à 10h30, en présence de la réalisatrice et de Tedi Papavrami. www.cinema-bio.ch (TDG)

Créé: 25.05.2018, 18h28

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