Isabelle Huppert: «Je ne joue jamais un rôle, mais un état d’esprit»

CinémaL’actrice est à Berlin pour parler d’«Eva», de Benoit Jacquot. Rencontre.

Isabelle Huppert à Berlin: «Au cinéma, l’habit ne fait pas forcément le moine. Cela conditionne, cela n’aide pas.»

Isabelle Huppert à Berlin: «Au cinéma, l’habit ne fait pas forcément le moine. Cela conditionne, cela n’aide pas.» Image: Reuters

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Benoit Jacquot dit d’elle qu’elle est l’une des rares actrices dont la filmographie constitue une œuvre à part entière. «Il y en a peu, des comédiennes comme ça: Jeanne Moreau, Catherine Deneuve, bien sûr, et Isabelle Huppert», nous déclarait-il à Berlin le week-end dernier. C’est la sixième fois que l’actrice retrouve le cinéaste. Formalité ou fidélité? «Tout sauf une formalité», rétorque le réalisateur, qui lui a confié dans Eva un rôle de prostituée de luxe tenu jadis par Jeanne Moreau dans un film un peu oublié de Joseph Losey. Eva, perruque noire, froideur et mystère pour un jeu de séduction tiré d’un roman de James Hadley Chase, thriller dans lequel manipulation et ambiguïté sont deux faces d’un curieux chassé-croisé entre un jeune homme, Gaspard Ulliel, et cette dame qui se fait appeler Eva.

À l’affiche dès le 28 février

Pour Isabelle Huppert, Berlin n’est pas un festival inconnu. Elle y a déjà concouru souvent, comme à Cannes et à Venise. Et même comme à Locarno, où elle a décroché l’été passé le prix d’interprétation féminine pour Madame Hyde de Serge Bozon, encore inédit.

Remportera-t-elle un nouveau trophée grâce à Eva? Rien ne l’exclut, d’autant plus que depuis Elle de Paul Verhoeven, la comédienne a acquis une popularité aux États-Unis que beaucoup doivent lui envier. On la retrouve à Berlin, dans le salon d’un palace d’Unter den Linden, tout près du mémorial de l’Holocauste. La veille, Eva, à l’affiche à Genève dès le 28 février, a été accueilli avec un mélange de froideur et d’enthousiasme. La comédienne n’a pas l’air de s’en soucier.

– Peut-on comparer votre rôle dans «Eva» à celui tenu dans «Elle» de Paul Verhoeven?

– Il y a des points communs et un certain parallélisme entre les deux. Ne serait-ce que dans la relation qu’elle entretient avec les hommes, cette brutalité qui ressort de temps à autre. Comme dans Elle, Eva touche parfois un point délicat chez les hommes.

– Ce n’est d’ailleurs pas la première fois que vous incarnez une prostituée.

– J’ai joué des prostituées dans trois ou quatre films, mais c’est toujours une première fois. Ce ne sont jamais les mêmes personnages. Par exemple, celle que je faisais chez Jean-Luc Godard (ndlr: dans «Sauve qui peut (la vie)») était l’exact opposé d’Eva.

– Le fait que cette dernière porte souvent une perruque noire vous a-t-il aidée?

– Au cinéma, l’habit ne fait pas forcément le moine. Cela conditionne, cela n’aide pas.

– Mais ce type de personnage, un peu pervers et manipulateur, vous est-il coutumier? On en trouve chez Jacquot, dans les autres films que vous avez faits avec lui, chez Verhoeven, évidemment, mais aussi chez Chabrol. Qu’est-ce que ces cinéastes ont en commun?

– Le fait de posséder leurs univers, c’est tout. Et d’avoir une certaine distance par rapport aux films qu’ils font. Sinon, je ne les comparerais pas. Chabrol par exemple, avec qui j’ai tourné de très nombreuses fois, ne m’a jamais donné une seule explication. Jamais une consigne ou une indication avant une prise. Avec Benoit Jacquot, c’est différent.

– En quoi?

– Nous dialoguons beaucoup. Avant de tourner Eva, je lui ai demandé de relire le roman de Hadley Chase, car je voulais injecter au personnage un trait de caractère que le scénario ne contenait pas forcément. Le fait qu’elle soit flemmarde et qu’elle dorme si souvent. Si vous regardez bien, elle dort sans arrêt.

– Et ne fait jamais l’amour dans le film.

– Non, jamais. Du moins ne le voit-on pas. C’est évidemment exprès.

– Votre nomination aux Oscars pour «Elle» en 2017 a-t-elle changé votre vie?

– Ce sont plutôt les choses qui ont changé. J’ai joué dans un épisode des Romanoffs, une série produite par Amazon. Puis dans le film de Benoit, dans le prochain Neil Jordan, The Widow, et enfin dans un film d’Eva Ionesco. Sinon, depuis les Oscars, je suis rigoureusement la même.

– Vous tournez vraiment beaucoup, c’est presque frénétique.

– Non, mais pour moi, le cinéma est infini. Je ne travaille jamais mes rôles, ce sont eux qui me travaillent. Au cinéma, il faut soustraire et non additionner. Retrancher des choses qui se trouvent dans le scénario pour être en accord avec ce qu’on doit jouer. Par exemple, j’ai de la peine à parler d’Eva comme d’un personnage. Je ne joue jamais un rôle, je joue un état d’esprit. Les films sont des créations d’états d’esprit successifs. Et de toute façon, quel que soit le film, je ne fais que jouer moi-même. Je ne m’oublie jamais derrière un personnage.

– Quels souvenirs gardez-vous de Michael Cimino, qui nous a quittés en 2016 et avec lequel vous aviez tourné «Heaven’s Gate»?

– J’étais restée très proche de lui. Je le voyais régulièrement lorsque j’allais aux États-Unis. Sa disparition a été très douloureuse pour moi.

– Et de Curtis Hanson, qui est décédé lui aussi en 2016? Vous aviez tourné un très beau film avec lui, «The Bedroom Window», en 1987.

– Ah, Curtis. Je ne peux pas en parler (ndlr: très émue, elle marque un temps de silence). Son plus grand film reste L.A. Confidential. Tourner avec lui demeure l’un de mes plus beaux souvenirs.

– Comment réagissez-vous au mouvement #metoo et à toutes les polémiques qui ont suivi les déclarations de Catherine Deneuve, par exemple?

– N’ayant pas lu le texte cosigné par différentes femmes, dont Catherine Deneuve, en France, je n’ai pas d’opinion particulière. Je pense qu’un certain nombre de choses devaient être dites à un moment donné et qu’elles reflètent des avis divergents. Il fallait même s’attendre à ce type de réaction, voire à certaines dérives. Mais aujourd’hui, je trouve que toutes ces polémiques s’éternisent. Peut-être est-ce le moment de passer à autre chose. (TDG)

Créé: 20.02.2018, 09h52

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