Chappatte et Widmann dans les couloirs de la mort

ExpositionA la Bibliothèque de la Cité, les deux journalistes genevois confrontent le regard de célèbres dessinateurs de presse avec celui de détenus américains en attente de leur exécution.

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Le chiffre fait peur: plus de 3000 Américains attendent leur exécution dans des prisons de haute sécurité. Une réalité largement méconnue, mise en lumière par Patrick Chappatte et Anne-Frédérique Widmann dans l’exposition Fenêtres sur les couloirs de la mort, à voir jusqu’au 30 avril à la Bibliothèque de la Cité. Lors d’un séjour d’un an aux Etats-Unis, le dessinateur de presse du quotidien Le Temps et son épouse, journaliste d’investigation à la RTS, ont visité différents établissements pénitentiaires et noué des contacts avec une trentaine de détenus. L’occasion de mettre en lumière la question de la peine de mort sous un angle inédit: au point de vue de célèbres dessinateurs de presse américains répond celui des prisonniers. Des témoignages forts, d’une qualité artistique souvent surprenante.

Réalisée en partenariat avec Globe Cartoon, l’exposition est aussi présentée à Morges, à la Maison du dessin de presse. Une cellule de condamné à mort y a été reconstituée grandeur nature ! A Genève, des marques sur le sol permettent de se rendre compte de l’exiguïté de ces geôles où les condamnés à mort sont enfermés, à l’isolement, jusqu’à 23 heures par jour.

Inaugurée en octobre dernier à Los Angeles, l’exposition tourne aux Etats-Unis. Elle est actuellement visible en Caroline du Nord, parallèlement à celle proposée à Genève. Plus tard, elle sera présentée en Ohio. Le moins qu’on puisse dire, c’est qu’elle ne laisse personne indifférent…

Comment est né ce projet?

Patrick Chappatte: Il s’inscrit dans la lignée des initiatives Plumes croisées organisées depuis 2006 avec le soutien du DFAE. Le principe consiste à utiliser le dessin de presse comme outil de dialogue dans des pays en conflit, afin de susciter des débats sur les droits de l’homme. De telles Plumes croisées ont été organisées en Serbie, en Côte d’Ivoire, au Liban, au Kenya et au Guatemala. Le projet Fenêtres sur les couloirs de la mort a pris une autre dimension. Il s’avère plus ambitieux. Auparavant, c’était des dessinateurs de presse qui confrontaient leurs regards. Ici, on a eu l’idée un peu dingue d’y ajouter des témoignages de détenus.

C’était important d’obtenir un regard qui vienne à la fois de l’intérieur et de l’extérieur?

Anne-Frédérique Widmann: Le résultat montre que ce croisement est vraiment intéressant. Les dessinateurs de presse portent des regards assez politiques, très critiques. Les détenus, à qui on a simplement demandé de dépeindre leur réalité quotidienne, ont envoyé des dessins extrêmement variés. Il y en a sur leur sentiment de culpabilité, sur la foi, sur la rédemption, sur des petites scènes de la vie quotidienne, sur la torture de la vie à l’isolement. C’est beaucoup plus diversifié.

L’exposition montre une réalité méconnue…

P.C.: Elle donne à voir ce qu’on ne voit pas d’ordinaire: une salle d’attente de la mort, quelque chose que l’Amérique cache sous le tapis. Par le biais du dessin, on ouvre une petite fente et on regarde.

A.-F.W.: Nous nous sommes aperçus qu’aux Etats-Unis, on ne connaît rien de la détention. On parle de la journée d’exécution, qui concerne une minorité de condamnés à mort. Ce qui les touche tous en revanche, ce sont les dix, vingt ou trente ans à l’isolement dans une cellule de deux mètres sur trois, coupés de tout contact humain pour certains. C’est une réalité que de nombreux détenus ont souhaité éclairer à travers leurs dessins.

Ces témoignages ont-ils été difficiles à obtenir?

A.-F.W.: J’étais en année sabbatique, je disposais de temps. Mais la tâche s’est révélée des plus ardues. Ces détenus, par définition, sont dans les oubliettes de l’Amérique. Ils n’ont plus de nom, plus d’identité. Le simple fait de les contacter était déjà extrêmement compliqué. Cela a été un long processus.

P.C.: On s’est donné quatre mois pour voir si l’expo était faisable. L’élément déclencheur, ce fut le contact avec deux professeurs d’art de Nashville qui animaient des ateliers avec des détenus dans une prison de haute sécurité du Tennessee. Ils ont relayé notre projet. Grâce à eux, il a été possible d’organiser une première visite dans les couloirs de la mort, en décembre 2014. Par la suite, nous avons effectué une sorte de tournée des prisons de haute sécurité.

En visitant l’exposition, on reste surpris par la qualité de divers dessins. Certains détenus sont de véritables artistes…

A.-F.W.: Tous ont appris en prison. Ils disposent de temps, certains ont du talent. La conjugaison des deux peut donner des résultats assez extraordinaires. L’art demeure l’une des seules activités qui leur est permise, et encore, pas dans tous les établissements.

L’art leur sert-il d’échappatoire?

P.C.: Tous les gens que nous avons rencontrés nous ont dit que c’était une échappée belle qui leur permettait de sortir de leur quotidien. Et surtout de ne pas devenir fous. AFW : dans les couloirs de la mort, il y a beaucoup de suicides, d’automutilations. De nombreux détenus sont sous tranquillisants ou somnifères. Ce sont devenus des végétaux. Ils ne sortent même plus de leur cellule durant l’heure de sortie auquel ils ont droit. Ceux qui arrivent à saisir l’occasion de participer à un projet comme le nôtre ont su trouver des ressources en eux pour ne pas perdre la tête dans cette cellule où ils sont seuls 23h sur 24. L’art a été un des facteurs qui les a aidés, c’est certain.

Quel est le but de l’exposition? Bousculer les gens dans leurs convictions?

AFW : Nous sommes des passeurs. On a notre opinion personnelle sur la peine de mort, mais on ne voulait pas faire un acte militant. Nous ne sommes pas en train de dire aux gens ce qu’ils doivent penser. On veut seulement orienter le projecteur de manière originale. Les Américains, favorables à 61% pour la peine de mort, rentrent à travers ces dessins dans une réalité qui - ils nous l’ont dit - les surprend. Après, à chacun de se faire sa propre opinion, d’en changer ou non.

«Fenêtres sur les couloirs de la mort» Bibliothèque de la Cité, place des Trois-Perdrix 5, jusqu’au 30 avril. Ma-ve 10 h-19 h, sa 10 h-17 h. Entrée libre. www.windowsondeathrow.com

Créé: 16.03.2016, 14h52

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