Camille Giacobino propulse Hamlet sur la piste aux étoiles

ThéâtreSon «Hamlet Circus» recycle le héros tragique en clown. Rencontre avec une funambule!

La metteuse en scène à propos de son travail: «Pour l’instant, je foisonne. L’épure contemplative, j’y viendrai à 85 ans.»

La metteuse en scène à propos de son travail: «Pour l’instant, je foisonne. L’épure contemplative, j’y viendrai à 85 ans.» Image: STEEVE IUNCKER-GOMEZ

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La première a lieu dans quelques heures à peine. D’où la sensation de marcher sur la corde raide: «Serais-je trop exigeante?», doute Camille Giacobino, créatrice pourtant applaudie d’un «Comme il vous plaira», de «Hauts de Hurlevent» ou d’un «Roméo et Juliette» rien que sur la scène du Grütli, dirigé alors par son compagnon Frédéric Polier. Avec sa revisitation circassienne d’«Hamlet», la metteure en scène retrouve aujourd’hui le Crève-Coeur, qui avait abrité deux autres de ses défis. Car, oui, Camille Giacobino ose. Et à chaque fois, ses coups de pied dans la fourmilière lui donnent raison. Avant d’attraper le trapèze en plein vol, elle nous met des étoiles plein les yeux.

Vos mises en scène révèlent un goût enfantin pour la féérie. Déplacer Hamlet au cirque, c’est la même idée?

Oui, «Hamlet Circus» répond à un goût personnel que j’assume pleinement. Comme beaucoup d’enfants, j’ai adoré mon rendez-vous annuel avec le cirque, les roulottes, les forains. J’étais fascinée par ce lieu à la fois éphémère et immuable, cet univers irréel qui entre dans le quotidien. Je m’y engouffre aujourd’hui car tout y est permis, le cirque offre des possibilités infinies. Sur le plan théâtral, il crée des obstacles, mais permet de transgresser les codes. Les grandes figures comme Hamlet, Ophélie ou Gertrude, on peut les transcender, les abîmer, les griffer: c’est très joueur.

Vous y transformez le tragique Hamlet en clown! Pour en faire un bouffon shakespearien?

Chez le clown, le potentiel de méchanceté m’intéresse plus que celui de drôlerie. On ne peut pas faire confiance à un clown, on n’est pas ami avec lui. Sa drôlerie provient ou de sa maladresse, ou de sa cruauté. Le personnage dramatique, vengeur, romantique de Hamlet m’ennuie. Je ne veux pas partir du postulat qu’il a raison. Il pourrit la vie de tout le monde. Un prince abuse de ses caprices, de sa tyrannie, de sa toute-puissance. Le bouffon, lui, est insolent, irrévérencieux, joueur.

Quitte à le découper, vous conservez le texte original. Shakespeare, écrivez-vous, «appelle à la désobéissance artistique»...

Sans le connaître personnellement, j’en suis sûre. Ça se sent dans la construction de ses pièces. Ses textes sont en devenir permanent, ils sont faits pour qu’on s’en empare: c’est grâce à leur plasticité qu’ils durent. «Hamlet Circus» tricote des lazzi et des improvisations autour des dialogues originels – qu’on a parfois du mal à reconnaître comme étant les siens. Au fond, on essaie de provoquer William: en sachant qu’il sortira vainqueur de la joute, on s’amuse, à sa demande.

Rien qu’à Genève, nombreux sont les metteurs en scène qui montent «Hamlet». Vous vous en êtes inspirée?

Comment les autres s’approprient la pièce m’intéresse. Et m’autorise à transgresser la représentation traditionnelle à ma façon. En changeant d’axe, j’obtiens une nouvelle image du même kaléidoscope. Chez moi, par exemple pas de mélancolie. Je montre un «Hamlet» plus enfantin que torturé. Il n’a rien du penseur ou du poète, il est bruyant, il tape du pied.

En tant que femme, passez-vous le mythe au crible du féminisme?

Je le voulais, forcément. Le fait qu’Hamlet malmène sa mère (qu’il appelle «maman») parce qu’elle refait sa vie ne pouvait pas trouver en moi un écho amical. Dans son désir de venger son père, il est terriblement réactionnaire. Et misogyne. Cela dit, j’essaie de ne pas condamner. Je cherche juste à le renverser de son piédestal romantique. Gertrude, je la défends par la rigolade, sans dicours tonitruant. Quant à Ophélie, je n’ai pas réussi à la sauver de son statut de victime. Elle reste une femme-poupée, qui ne s’en sort pas. En revanche, je la trouve très drôle, ce que je n’avais pas vu ailleurs. Le cirque remplace toute forme de psychologie par un jeu sur le fil.

Pourquoi distribuez-vous les rôles aux seuls Frédéric Polier et Alexandra Tiedemann?

Frédéric colle parfaitement au pitre que je projetais. Il a proposé toutes sortes d’impros infantiles, ce qui semble incongru pour un homme de son âge et de son gabarit. Alexandra, elle, n’a pas d’âge, elle est crédible aussi bien en Ophélie qu’en Gertrude. Tous les deux avaient formidablement joué le couple de Cyrano et Roxane, il y a quelques saisons. Aux personnages principaux qu’ils incarnent s’en ajoutent d’autres, qu’on fait exister hors-champ, grâce à des astuces scéniques. Comme le reste, le trucage s’exhibe. Si tout s’avoue comme étant fake, rien n’est fait par dessus la jambe.

Ces dernières années, vous tendez à relire les classiques plutôt que créer des textes actuels...

Après mon triptyque classique au Grütli, je pense me concentrer à nouveau sur des textes contemporains. J’ai voulu me confronter à la belle écriture, profonde, universelle, dont nous serions stupides de nous priver. Le génie des grands auteurs frôle le surnaturel: une fourmi comme moi peut-elle se rouler là-dedans? J’ai découvert que les classiques sont plus accueillants qu’on ne le pense. On y a la liberté de tripatouiller sans risquer de les mettre à mal. Et comme leurs auteurs sont morts, on ne les a pas sur le dos! Ayant relevé mon challenge, je me prépare maintenant à revenir au contemporain, en suivant des thématiques voisines – la fin de l’humanité peut-être...

Le détail, la réplique, l’image dont vous êtes le plus fière dans cette création?

Quand Hamlet joue son spectacle accusateur pour piéger le roi, Polier fait quelque chose dont on n’a pas l’habitude. Sa pantomime tombe à côté de la plaque. Elle se situe entre la grâce et le ratage. Mais à l’échelle de notre spectacle, elle ne foire pas du tout!


«Hamlet Circus» Le Crève-Coeur, jusqu’au 14 avril, 022 786 86 00, www.lecrevecoeur.ch (TDG)

Créé: 19.03.2019, 18h59

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