Passer au contenu principal

«C’est le seul objet qui prouve que mon arrière-grand-père a existé»

Un livre réunit des images d’objets liés à la Shoah et les paroles de leurs gardiens.

Marlyn Czajkowski et les chaussures de football de son père Enzel.
Marlyn Czajkowski et les chaussures de football de son père Enzel.
Michel Borzykowski

C’est un livre que l’on ne referme pas facilement. «Objets transmissionnels. Liens familiaux avec la Shoah» contient 40 portraits et récits de personnes reliées par leurs parents, grands-parents ou arrière-grands-parents à la persécution et à l’extermination des juifs pendant les années les plus noires du XXe siècle en Europe. Chacun ou presque de ces intervenants est fixé à Genève ou dans les environs.

Cet ancrage géographique est à l’origine du projet, car la collecte de tous ces témoignages provient d’un groupe de parole réunissant des membres de la 2e et de la 3e génération de la Shoah résidant dans la région genevoise. Les initiateurs et les auteurs de ce projet sont Ilan Lew, universitaire, chercheur et responsable du Cercle Martin Buber, une association culturelle et pacifiste juive à Genève, et Michel Borzykowski, médecin genevois à la retraite, qui a réalisé la plupart des photos du livre.

«Cet ouvrage est le fruit de trois ans de travail», explique ce dernier. «Le temps nécessaire pour réunir et mettre en valeur les textes de certains, enregistrer la parole d’autres et rédiger leur interview, réaliser les photos de tous et s’assurer que chacun apprécie la sienne.»

La poupée de Glorice Weinstein. Photo: DR
La poupée de Glorice Weinstein. Photo: DR

Michel Borzykowski et Ilan Lew ne sont pas que les maîtres du projet. Ils sont aussi les propriétaires d’objets transmissionnels. Un petit album de photos d’avant-guerre pour Michel et un cintre cassé pour Ilan Lew. Ces modestes trésors et l’histoire attachée à chacun d’eux sont très représentatifs du contenu du livre tout entier.

Les futurs parents de Michel, né en 1950, ont échappé à la mort grâce à l’administrateur de l’usine de Bedzin, en Pologne, où son père était comptable et sa mère secrétaire. C’est cet homme qui remit aux Borzykowski les objets personnels sur lesquels il avait veillé pendant leur déportation. Parlant du petit album, Michel confie: «Même si je connais son contenu par cœur, comme un juif connaît son sidour (livre de prières), je pleure souvent en le regardant. C’est ma façon de prier.»

Au sujet du cintre d’Ilan Lew, ce dernier explique: «C’est le seul objet qui prouve que mon arrière-grand-père a existé, le seul qui nous soit parvenu, à part quelques photos.» Cette relique provient de Varsovie, où le grand-père d’Ilan est retourné après la libération de la ville par les Soviétiques. Il porte le nom et l’adresse du magasin de vêtements pour hommes de l’arrière-grand-père disparu avec sa femme, probablement au camp d’extermination de Treblinka. «J’ai toujours pensé que ce cintre cassé représente vraiment… la vie cassée de mon aïeul», commente Ilan Lew.

Chaque histoire induite par un objet porte une charge émotionnelle qui rend sa lecture captivante. La photo en regard du texte, plus ou moins travaillée selon les conditions de sa réalisation, ne fait qu’ajouter à la puissance d’évocation des témoignages. À leur lecture, l’aspect tragique que prennent les hasards de l’existence avant et pendant la Seconde Guerre mondiale s’impose de manière insupportable.

La montre de Sophie. Photo: DR
La montre de Sophie. Photo: DR

Quelques exemples. Charlotte Wydra présente au photographe un sucrier peint de motifs orientaux. Ses deux parents étaient des citoyens suisses juifs, descendants de rescapés des pogroms de Russie. Du côté maternel, sa tante Clara avait perdu sa nationalité suisse en épousant un Néerlandais (c’était la loi à l’époque). Le couple vivait en Indonésie. La Suisse ayant refusé d’accueillir en 1938 cette Néerlandaise et son fils, ces derniers furent engloutis par la Shoah. Le service à thé d’Indonésie rapporté par sa tante à sa famille de Genève rappelle à Charlotte l’affreuse destinée de Clara et de son fils Philip.

Les chaussures de football de son père symbolisent pour Marlyn Czajkowski le destin hors du commun de ce juif polonais de Miechów, près de Cracovie. Arraché du ghetto avec sa première femme et leur petite fille, qui sont conduites directement à la mort, Enzel Czajkowski travaille dans une usine de munitions avant de réussir à s’en évader. Il reste caché de 1942 à 1945 sous une ferme avec cinq autres fugitifs. Le fermier essaie de gazer dans leur réduit ces encombrants protégés, mais sa femme l’en dissuade. Avec les chaussures conservées par sa fille, Enzel disputera des tournois de football de «déplacés» en Allemagne, avant d’émigrer au Venezuela.

Notons que l’ouvrage est préfacé par Boris Cyrulnik, avec un avant-propos de Ruth Dreifuss. L’écrivain Joseph Joffo, décédé depuis lors, est parmi les personnes qui témoignent.

----------

«Objets transmissionnels. Liens familiaux à la Sohah» par Michel Borzykowski et Ilan Lew, Ed. Slatkine, 333 p.

Exposition des photos du livre au Centre Le Bolero à Versoix dès le 14 janvier 2020.

Cet article a été automatiquement importé de notre ancien système de gestion de contenu vers notre nouveau site web. Il est possible qu'il comporte quelques erreurs de mise en page. Veuillez-nous signaler toute erreur à community-feedback@tamedia.ch. Nous vous remercions de votre compréhension et votre collaboration.