«C’est l’exposition suisse la plus vue au monde»

Art contemporainEn invitant le duo formé par la Vaudoise Pauline Boudry et l’Allemande Renate Lorenz à investir le pavillon suisse dès le 11 mai à la Biennale de Venise, la curatrice genevoise Charlotte Laubard brise les clichés.

La Genevoise Charlotte Laubard a été choisie comme curatrice du pavillon suisse à la Biennale de Venise 2019. Elle y a invité Pauline Boudry et Renate Lorenz.

La Genevoise Charlotte Laubard a été choisie comme curatrice du pavillon suisse à la Biennale de Venise 2019. Elle y a invité Pauline Boudry et Renate Lorenz. Image: GAETAN BALLY/KEYSTONE

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Un rideau scintillant de mystère pour unique teaser imagé; un titre, «Moving Backwards»; le nom d’un duo d’artistes, la Vaudoise Pauline Boudry et l’Allemande Renate Lorenz… La Suisse avance encore cachée à quelque deux mois du vernissage de son pavillon à la Biennale d’art contemporain de Venise. Mais une fois le rideau levé, comme à chaque exposition des deux artistes à l’aura internationale, le propos s’ouvre à la différence et les images ne peuvent laisser indifférent. Ces récits d’héroïnes littéraires et militantes qui croisent leurs identités et s’approprient la vie l’une de l’autre, ces interrogations sur le silence qui se laisse apprivoiser ou qui indispose, vont au-delà du terrain sociopolitique dans lequel ils s’inscrivent. Et les images submergent et bousculent.

À Venise, Pauline Boudry et Renate Lorenz promettent une continuation de ce travail en investissant le pavillon suisse sous le regard expert de la curatrice, la Genevoise responsable du Département des arts visuels de la HEAD, Charlotte Laubard. Interview.

Qu’est-ce qui interfère dans le choix d’un artiste pour le pavillon suisse? Le fait que ce soit une exposition où les pays se mettent en avant, l’image que l’on veut donner d’un pays, le contexte artistique du moment?
J’ai l’habitude de travailler de manière contextuelle en tenant compte de l’histoire du lieu et de son environnement aussi bien géographique qu’urbanistique. Je l’ai fait lors de l’organisation de la Nuit blanche à Paris qui m’avait été confiée en 2017 et à laquelle Pauline Boudry et Renate Lorenz avaient déjà pris part! Pour Venise, lorsque Pro Helvetia m’a proposé le commissariat, frappée depuis toujours par l’artificialité du contexte, j’ai immédiatement voulu travailler sur son aspect théâtral. Il y a cette unité de temps, d’espace et d’action alors que des milliers d’œuvres, d’artistes et de personnes arrivent dans cette ville, peut-être la plus théâtrale du monde!

Quel est le rôle – sinon la place – d’un pavillon national dans le contexte d’une exposition internationale d’art contemporain?
Je vois les pavillons comme des espèces de plateformes, des tribunes qui permettent d’énoncer des choses. Et comme j’avais envie de réfléchir à la dimension théâtrale de l’événement, j’ai immédiatement pensé à Pauline Boudry et Renate Lorenz, leur travail tournant autour de la performance. À travers la performance, c’est notre identité personnelle et sociale que l’on énonce. Même si ces deux artistes opèrent dans le champ de l’art contemporain, elles agrègent dans leur travail plusieurs modes de représentation – photographie, vidéo, musique, théâtre, performance, chorégraphie – ce qui le rend original. Un autre critère pour Venise, baromètre de l’air du temps, où il est donc essentiel d’être dans une forme d’actualité. Or ces derniers temps, celle-ci tourne autour de l’identité. Elle est devenue le nœud autour duquel s’agglutinent des tendances au repli sur soi et au rejet de la différence. Au moment où de vieilles marottes ségrégationnistes et extrémistes d’époques qui ne se sont pas vraiment bien terminées reviennent sur le devant de la scène, l’art – dont celui de Pauline et Renate – a son rôle à jouer.

Un rôle de contre-pouvoir?
Oui… l’art travaille sur nos représentations, qu’elles soient visuelles ou mentales. Il a toujours eu un rôle à tenir en nous faisant expérimenter les choses qui déplacent notre point de vue en nous ouvrant des champs de perception.

Sauf que l’art contemporain, souvent perçu comme abscons, semble s’être détourné de cette mission d’aide à la compréhension et à l’appréhension du monde?
Faisons la part des choses. Si l’on peut reprocher à certains d’évoluer en circuit fermé, ce n’est pas le cas de tous les artistes. La scène est vaste, comportant même des tendances académiques. Mais ce n’est pas ce que j’avais envie de montrer dans le contexte de la Biennale et d’une représentation nationale à Venise. On pourrait voir mon projet comme celui d’une Suisse éclairée, un peu à l’image de ce que je peux vivre à Genève, en tant que citoyenne d’une ville ouverte sur le monde qui a pour singularité historique de s’être donné comme mission de se préoccuper des autres nations et de cultiver le respect entre les peuples. Le pavillon suisse 2019 sera donc quelque part assez genevois!

Et très ouvert: avec deux artistes, l’une Vaudoise, l’autre Allemande, qui vivent à Berlin. Au-delà, y a-t-il une liberté d’action totale pour le curateur du pavillon suisse?
Avant d’accepter ce défi, j’ai effectivement demandé quelle était la marge de manœuvre et l’échelle de tolérance pour la critique lorsque la représentation d’un pays est en jeu. On m’a répondu: «Tant qu’il n’y a pas d’attaque ad personam…» Et la preuve de cette ouverture totale, c’est bien l’invitation faite à une artiste suisse qui collabore depuis 2007 avec une artiste allemande. On peut peut-être considérer ces pavillons nationaux comme un héritage d’un autre temps, on peut aussi décider de s’intéresser à la façon dont ils choisissent de se présenter dans un contexte international.

Par exemple avec un accent très féminin pour cette édition à venir. Le fait du hasard ou du contexte #metoo?
Bien sûr que le contexte actuel a joué! Et plus encore si l’on considère les mauvaises statistiques de la Biennale de Venise, il était évident qu’il fallait montrer des femmes. Il faut savoir – et l’info vient de tomber – qu’il y aura 50% de représentation féminine dans l’exposition principale de cette Biennale 2019. Du côté de la Suisse, présente depuis 1920 à Venise, la première exposition en solo d’une femme dans son pavillon date de 2003! C’était la vidéaste et réalisatrice lausannoise Emmanuelle Antille. Mais on peut se consoler, il y a pire que nous: l’Autriche présentera sa toute première femme artiste cette année. L’œuvre de Pauline Boudry et Renate Lorenz est féministe, portant sur les questions d’identité sexuelle et sur les rapports de domination qui les encadrent. Il s’enrichit aussi de leurs connaissances et de leur immersion dans les milieux queer. De ce fait, leur travail de déconstruction de l’identité sert à ouvrir de nouveaux champs pour comprendre la différence et envisager d’autres manières d’être et d’agir. Si sa dimension est politique, il tire sa légitimité de sa portée esthétique.

La démonstration d’une Suisse de l’art qui détonne et se distancie de certains de ses politiques, fonceuse, audacieuse, ouverte…
La Suisse a toujours été tiraillée entre des valeurs conservatrices et sa volonté d’ouverture au monde.

Quand même, une Suisse qui va parler «queer» à la Biennale de Venise, on explose tous les clichés sur le repli!
On est loin de «Priscilla, folle du désert». Et puis Urs Lüthi avait déjà ouvert la voie en 2001 avec ses autoportraits androgynes. Dans cette situation d’antagonisme et de rejet que vivent la plupart des démocraties actuellement, il est important de rappeler le rôle d’ouverture sur l’autre qu’a l’art, particulièrement dans le cadre de l’exposition suisse la plus vue au monde. Chaque édition de la Biennale comptabilise 650'000 visiteurs et 400'000 d’entre eux passent par le pavillon suisse.


Venise, Biennale d’art contemporain
Du 11 mai au 24 nov 2019
www.labiennale.org (TDG)

Créé: 14.03.2019, 21h12

Un duo, une carrière internationale

Pauline Boudry, Renate Lorenz

Si leur rencontre date de la fin des années 90, la collaboration entre Pauline Boudry (1972) et Renate Lorenz (1963) débute en 2007. Les deux artistes – dont la Lausannoise qui était mercredi soir à la HEAD, à Genève, pour évoquer leurs films – imaginent leurs installations en incluant la donne du public-performeur.

À la fois dans le rôle du directeur et du chorégraphe dans leurs films, elles jouent aussi de la frontière entre ce qui se passe devant ou hors caméra, brisant ainsi sans cesse ce qui divise ou peut diviser. Dans «I Want», les deux artistes ont mis en scène la rencontre surréaliste de la romancière punk Kathy Acker avec le lanceur d’alerte Bradley Manning devenu Chelsea après un changement de sexe. Porté par le mouvement, leur travail nourrit des références de la culture Queer, les entraîne dans les espaces d’art du monde entier. De la Kunsthalle de Zurich au Centre culturel suisse de Paris, de Genève, d’Eindhoven, de Londres à Tokyo ou Los Angeles et New York.

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