Les briques font le mur dans le parc de l’Ariana

ExpositionLe céramiste Jacques Kaufmann a déployé cinq vastes installations dans les jardins du musée.

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Élégamment lové dans l’herbe, le monstre semble prêt à faire serpenter ses écailles de briques jusqu’à la place des Nations. Il vient d’être érigé; pourtant, c’est comme si ses paresseuses ondulations ocre étaient allongées là depuis toujours. Intitulé «Vol de la mouche 2», cette longue et sinueuse paroi conçue par le céramiste Jacques Kaufman fait partie, avec quatre autres œuvres monumentales, de «Mur|Murs», à découvrir depuis vendredi au Musée Ariana. «C’est la première fois qu’on ouvre une exposition dans le parc, se réjouit la commissaire Anne-Claire Schumacher. Avec Jacques, nous pensions que le thème du mur pouvait se développer magnifiquement dans ce quartier des organisations internationales.»

L’artiste-bâtisseur a donc décliné ce motif universel en cinq installations de belle ampleur, en se servant essentiellement de la brique. «Si je l’utilise, ça n’est pas uniquement parce que c’est pratique, explique celui qui fût élève de Philippe Lambercy à l’École des arts décoratifs de Genève à la fin des années 70. Il s’agit aussi d’un élément extrêmement simple pour construire le monde.» Sa première rencontre avec ce composant, Jacques Kaufmann l’a faite au Rwanda il y a trente ans, vivant la découverte de l’activité des briquetiers comme une révélation et un «choc visuel». Depuis, le plasticien use de cet élément comme principe générateur de son langage créatif – «Je l’appelle morphème», souligne-t-il d’ailleurs.

Bouddha et patte de chat

Aux courbes du «Vol de la mouche 2» répondent celles de «Passe-muraille», une structure en bois recouverte de tuiles accolée au bâtiment. Elle s’arrête devant une fenêtre, mais son mouvement indique une velléité de traverser la façade, interrogeant symboliquement l’inviolabilité du musée. Dans un second temps, Jacques Kaufmann prolongera effectivement cette construction à l’intérieur de l’édifice, tout comme il en investira le sous-sol avec plusieurs pièces récentes. Dès le 2 juillet, on y verra notamment une œuvre composée de 2 500 tiges métalliques supportant de petites briques qui réagiront aux vibrations du public, ou six vitrines racontant autant d’«Histoires de briques». «J’y montrerai par exemple des fac-similés de la plus vieille brique du monde originaire de Jéricho», révèle le céramiste. Ou celle dénichée chez un antiquaire chinois, sur laquelle se mêlent le divin et le quotidien, puisqu’elle porte à la fois la figure de Bouddha et l’empreinte d’une patte baladeuse de chat de l’époque Qing.

Dans la mythologie des murs, il y a ceux qu’on édifie pour exclure et ceux qu’on abat. Voilà le propos de «Tomber le mur», troisième ouvrage de l’exposition judicieusement placé derrière le musée, soit du côté de l’ONU. Cette simple barrière de briques prêtera ses 12 mètres de long à diverses interventions (tags, graffitis) et sera régulièrement recouverte de blanc. Elle sera détruite le 9 novembre 2019, trente ans jour pour jour après la chute du mur de Berlin, et ses morceaux vendus.

Murmurer à l’oreille des briques

À un jet de gravier de là s’élève une haute maison en terre. Ses atours de hutte convoquent sur le parvis de l’Ariana l’esprit de l’Afrique et des Amérindiens, et ses cloisons offrent au public un chaleureux abri, donnant la preuve que le mur, aussi, conforte et protège. Jacques Kaufmann a cuit cette «Mud fire house» de l’intérieur deux jours durant, réalisant un vieux rêve. Intitulée «Filigrane», une dernière pièce accueille les visiteurs aux abords de l’allée centrale. Constituée de deux larges panneaux de briques alvéolées, elle permet de voir l’édifice en transparence. Sa structure présente le dessin d’un bol, forme archétypale de la céramique.

Partant du constat que murmurer si colossalement à l’oreille des briques est une tâche absurde pour un homme seul, Jacques Kaufmann a donné à cette aventure un tour collectif. Afin de faire émerger l’ambitieux dessein de dizaines de tonnes de matériaux, le génie civil de la Ville de Genève et les fournisseurs de briques ont mis du leur. Trois structures pédagogiques encadrant des adolescents ont également participé à «Mur|Murs»: la section céramique du Centre de formation professionnelle Art ainsi que l’atelier bois d’Accès II et les ateliers ABX – ces deux derniers organismes ayant pour mission d’accompagner des jeunes en difficulté sur le chemin de l’insertion professionnelle. «Tous ont apporté leur enthousiasme pour tisser les fils de ce projet un peu miraculeux», sourit Anne-Claire Schumacher. Et probablement compris que dialogue et collaboration viennent à bout de tous les murs.

Mur|Murs, Jacques Kaufmann Jusqu’au 10 novembre. www.ariana-geneve.ch

Créé: 17.05.2019, 17h10

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