Bouger «contre la mort, probablement»

Danse contemporaineLe Français Olivier Dubois dirige le Ballet Junior dès ce soir à l’ADC. Tête-à-tête.

De son expérience auprès du Ballet Junior, dont il est l’actuel artiste associé, que retire le chorégraphe Olivier Dubois? «C’est simple, j’y apprends l’avenir!»

De son expérience auprès du Ballet Junior, dont il est l’actuel artiste associé, que retire le chorégraphe Olivier Dubois? «C’est simple, j’y apprends l’avenir!» Image: STEEVE IUNCKER-GOMEZ

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Permettez qu’on vous présente un chorégraphe à nul autre pareil. Quarante-six ans, silhouette râblée, calvitie naissante, ongles rongés, Olivier Dubois ressemblerait de prime abord à un morse. Hyperactif, fumeur impénitent et tchatcheur hors pair, un morse qui «boit, bouffe et baise». Mais, surtout, s’exprime par tous les pores. Alors qu’il entre dans la danse à l’âge avancé de 23 ans, celle-ci imprègne chacune de ses paroles, chacun de ses regards, et jusqu’à sa pensée bondissante. On vous offre un échantillon de sa grâce particulière à l’occasion de son invitation par le Ballet Junior de Genève à accompagner une volée d’élèves sur deux ans, en tant qu’artiste associé.

Comment débute votre relation à la danse?

Pendant mes études universitaires, j’ai soudain décidé de danser. Le pourquoi reste un peu mystérieux. J’avais fait beaucoup d’activités physiques, sans qu’une vocation ne se dessine. En tout cas, mon envie d’essayer s’est imposée avec force. Après un stage intensif d’un mois, on m’a dit: «On va arrêter là, vous ne serez jamais danseur.» Mes parents, eux, me demandaient: «Mais est-ce que tu t’es vu?» Je suis malgré tout allé à Paris suivre des cours dans des centres ouverts. Comme un boulimique: deux cours de classique et deux de contemporain par jour. J’aurais rêvé, à l’époque, de pouvoir entrer dans une école comme le Ballet Junior qui m’invite aujourd’hui. Je me suis donc formé seul. J’ai passé ma première audition après trois mois, et j’ai été engagé – on est alors en 1996. À partir de là, ça ne s’est jamais arrêté, même si j’ai été longtemps le dernier de la file à être retenu par les chorégraphes. Après mes premiers engagements, j’ai découvert que mon corps représentait un atout formidable. Mais je ne voulais pas non plus qu’on me choisisse parce que je suis différent. J’ai ainsi poussé la technique jusqu’à entrer à l’Opéra de Vienne ou chez Angelin Preljocaj. Bientôt, on m’a engagé simplement parce que je danse.

Cinq ans après votre première chorégraphie, vous êtes élu l’un des 25 meilleurs danseurs de 2011 par le magazine «Dance Europe»…

J’en suis encore très ému. D’autant plus que sur les 25, nous n’étions que deux danseurs contemporains, les autres étaient issus du classique. J’ai été fier, ça tranchait avec le «tu ne danseras jamais» de mes débuts, mais je tiens à souligner que cette distinction est avant tout le résultat d’une masse de travail colossale.

La reconnaissance dont vous faites l’objet vous amène à diriger le Ballet du Nord depuis 2014. Qu’est-ce qui vous distingue?

Chaque artiste a sa singularité. Chez moi, il y a une insurrection très forte. Contre la mort, probablement. J’ai une urgence à parler. Je crois à la force de la parole formulée par le corps. Sinon j’appartiens à la famille des mélancoliques, animés par la puissance de la bile noire et par une joie de vivre énorme.

La transmission joue chez vous un rôle important. La pratiquez-vous d’abord en tant qu’interprète ou chorégraphe?

Nous ne sommes pas nombreux à jouir de ce double bagage. Quand je regarde quelqu’un danser, je perçois ce qui se joue dans son corps. Je refuse de hiérarchiser mes deux casquettes sur le plan artistique. Je suis aussi sensible, vigilant et exigeant sur le travail de l’interprète que sur celui du chorégraphe. Ce que j’ai à transmettre comme créateur, je le danse afin qu’on puisse en saisir la portée et la musique. D’un autre côté, je travaille à ce que les élèves ne rejouent pas ce que je propose mais s’en emparent. La danse, ce sont des hommes et des femmes qui dansent, pas des amateurs ou des pros: elle est un outil pour porter une approche individuelle. Je ne veux pas voir des Olivier Dubois, je veux rencontrer des gens et leur façon singulière de développer une dynamique. Dans une pièce de groupe, notamment, je veille à ce que nul ne disparaisse. Dans l’élan choral, il nous faut du 1+1+1+1 plutôt qu’un seul grand 1.

Vous achevez une première année passée au sein du Ballet Junior. Bilan intermédiaire?

On m’a fait une proposition précieuse et rarissime: être artiste associé pendant deux ans. Je suis très épaté par ce que les jeunes interprètes de cette école arrivent à mener en sortant. Je n’en connais pas d’équivalent en Europe. Sans le savoir, j’en ai du reste engagé neuf dans ma compagnie! Ils montrent une disponibilité au travail sans égale. Tous ont une ouverture d’esprit phénoménale. La direction de Sean Wood et Patrice Delay a chorégraphié son école dans l’excellence. Ses interprètes sont libres, loin de tout formatage. J’ai avec chaque élève quelqu’un en face de moi, pas un pâle: quelqu’un qui est prêt au questionnement. Voilà le déclencheur de ma présence ici, où j’espère enrichir sans créer une succursale Dubois. Et faire en sorte avant tout que la formation permette de trouver du travail.

Vous-même, qu’en retirez-vous?

Je ne le ferais pas si je n’en retirais pas énormément. Avec ces jeunes, c’est simple, j’apprends l’avenir. D’ailleurs, l’an prochain, je compte réaliser une création pour eux.

Créé: 31.05.2018, 18h56

Le «Mix 20» du BJ

Le Ballet Junior donne ce week-end son 20e «Mix» – 3e de la saison. À l’initiative de l’artiste associé Olivier Dubois (plusieurs fois accueilli à Genève par les festivals Antigel ou La Bâtie), le spectacle s’articule autour de deux pièces. L’«Élégie» dudit mentor rassemble les 18 élèves de 1re année, tandis que «The Dog Days are Over», du Belge Jan Martens, convié pour l’occasion, emploie les 19 étudiants de 2e. «La chorégraphie de Jan traite avec empathie d’une humanité qui faillit, dit Olivier Dubois. La mienne travaille sans empathie sur une humanité défaillante. Les danseurs composent un clair-obscur en mouvement!»

ADC, ve 1er juin et sa 2 juin à 20h30, di 3 juin à 18h, www.edgeneve.ch

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