La Blue Note attitude

InterviewLa cinéaste bernoise Sophie Huber fouille dans les archives du label. «Sous les notes»

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Sophie Huber, réalisatrice bernoise, a été repérée pour son essai biographique sur l’acteur de «Paris-Texas», le marginal à la belle tronche de barjot cabossé Harry Dean Stanton. «Je crois à l’improvisation» sourit la quadragénaire. La rêveuse amoureuse des grands espaces, fan du cinéma de Terrence Malick ou de David Lynch, a ainsi séduit le producteur Don Was, à la tête du label Blue Note depuis 2012. L’excentrique américain, plus connu pour son travail avec les Rolling Stones ou Bob Dylan, cherchait en effet une âme «soul» pour rendre hommage au label sans trop d’académisme. «Blue Note Records beyond the Notes» raconte l’édification d’un monument avec une délicatesse pointilliste. En 1939, fuyant la persécution juive dans l’Allemagne nazie, Alfred Lion et Francis Wolff, fondent Blue Note à New York. N’obéissant qu’à leur instinct, le duo recrute Sidney Bechet et autres futures pointures. Dans les années 1950 et 60, désormais identifiée par le son de l’ingénieur Rudy Van Gelder et le graphisme des pochettes de Reid Miles, la maison accueille les talents les plus inédits, de Thelonious Monk à Miles Davis etc. Le départ à la retraite d’Alfred Lion en 1967, puis la mort de Francis Wolff en 1971, marque le déclin jusqu’en 1984, quand Bruce Lundvall relance la maison. Blue Note Records fourmille de fantômes et d’anecdotes au point d’avoir été menacé de devenir un label de reprises uniquement. Mais les inventeurs continuent à frapper à sa porte. Pour la petite histoire, Claude Nougaro fut le premier chanteur français à y signer en 2004, le Vaudois d’adoption Thierry Lang l’a précédé dès 1995.

Qu’ambitionnait Don Was avec ce projet insaisissable?
Pour les 75 ans du label, il avait déjà cherché un concept. Il voulait un truc «atmosphérique» sur l’esthétique «Blue Note», pas un documentaire classique façon BBC. Comme il le raconte dans le film, plus jeune, il avait flashé sur «ces types au look tellement cool, encore plus cool que les Beatles ou Jimmy Hendrix». En fouillant les archives, j’ai alors vraiment découvert la «Blue Note attitude», notamment dans les photos noir et blanc de Francis Wolff. A l’évidence, c’était une chance de pouvoir puiser là-dedans, un matériel encore souvent inédit. D’autant que les droits vidéo sont exorbitants le plus souvent. Une minute d’images «live» de Miles Davis coûte 6000 dollars! Au-delà, les séances d’enregistrement ont été très peu filmées. Le Montreux Jazz Festival par exemple, n’a commencé à archiver intensément qu’au début des années 1970, période qui coïncide avec le déclin de Blue Note. De là, nous avons foncé sur ces photographies qui elles, sont parfaitement répertoriées par l’historien Michael Cuscuna. Cela collait aussi à ce sentiment imprévisible qui donne son essence même au jazz. Si vous vous autorisez à vivre dans l’instant, les choses arrivent.

L’histoire de Blue Note ne parle-t-elle pas que d’impro?
Déjà par ses fondateurs, des Juifs qui fuient le nazisme en Europe, puis ses musiciens qui militent pour les droits civiques, jusqu’aux représentants du hip-hop qui eux aussi, rêvent aujourd’hui d’une société autre. Tout ce va-et-vient. Surtout, dans cette aventure, le militantisme prend une autre couleur, celle de l’espoir, d’une énergie positive, puissante. Je ne voulais pas d’un docu spécialisé, mais m’adresser aux néophytes, pas seulement aux fans de jazz. Parce qu’à mon avis, cette musique explose les genres et cause beaucoup plus large.

Vous montrez ce paradoxe d’un jazz ancré dans l’époque, qui pourtant, aurait pu être enregistré la nuit dernière.
Cette fraîcheur, typique surtout des classiques de Blue Note, vient du flair des patrons historiques. Sans eux, Thelonious Monk n’aurait sans doute jamais été découvert. Lion et Wolff avaient une audace inimaginable, aiguisée, imparable, là où désormais règne la musique d’ascenseur. Dans le film, leur duo trouve même grâce aux yeux du vétéran Lou Donaldson, un expert du domaine, qui ne mâche pas son mépris pour les grosses maisons de disques dirigés par des blancs avides de profits. Mais plus encore, je crois que cet esprit Blue Note frappe à notre époque car nous sommes devenus une société si superficielle, suspendue à des selfies et autres gadgets éphémères, au divertissement nombriliste.

D’où l’importance de montrer le potentiel de transmission?
Ces jeunes types qui font du hip-hop chez Blue Note possèdent un formidable sens des responsabilités, d’une filiation. Ils ont un autre but que de faire de l’argent. Terrace Martin et d’autres viendront d’ailleurs au Montreux Jazz défendre le film (ndlr. lu 9 juillet, cinéma Hollywood, 17 h, séance gratuite).

Blue Note affiche longtemps peu de stars féminines comme une Norah Jones qui viendra le sauver plus tard!
Après mûre réflexion, je me suis refusée à mettre juste des femmes pour le «politiquement correct». Je devais déjà trier tant de signatures d’anthologie dans cette histoire. Et puis, le jazz instrumental naît et reste longtemps masculin et afro-américain. C’est un fait historique. (TDG)

Créé: 27.06.2018, 08h15

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Critique

Des jazzmen si cool à mater

Sophie Huber l’admet, le projet «Blue Notes Records Beyond the Notes» lui est tombé du ciel par accident. Bossant à l’invite du boss, le producteur Don Was, et bénéficiant de ses introductions, la réalisatrice a souvent été amenée à improviser. Par inclination naturelle, dit-elle encore, elle ne s’est guère passionnée pour les mutations économiques qui ont pu affecter le label. Le documentaire suit donc une chronologie historique où viennent se greffer des pulsions plus intimes. Sur ce point, les archives de l’historien Michael Cuscuna, propriétaire de la Francis Wolff Photo Collection, s’avèrent déterminantes. Même si l’usage répété de clichés noir et blanc s’explique par des contraintes budgétaires, ces suites d’instantanés cadencent et fixent la narration avec une fraîcheur décalée. Les clips de films en prennent d’ailleurs une saveur inattendue. Voir ainsi Wayne Shorter et Herbie Hancock, choc générationnel où règne la spontanéité musicale. Ou un tout jeune Miles Davis officier dans ses œuvres avec déjà, la sérieuse autorité d’un patriarche. «Chez Blue Note, au contraire des autres labels, les séances de répétition étaient payées, ça faisait une sacrée différence», se souvient le vétéran Lou Donaldson. Dommage que ce genre de détail, si révélateur d’un esprit, n’affleure pas plus souvent.

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