Bertrand Belin brille autant à l’écrit qu’à l’oral

LittératureLe musicien français publie avec «Requin» un excellent premier roman, au style aussi finement ciselé que ses chansons.

Auteur-compositeur-interprète, Bertrand Belin nous avait envoûtés avec la prose de ses chansons. Avec son roman «Requin», le chanteur dévoile ainsi un nouveau talent. La patte Belin est bien reconnaissable: phrases qui se répètent, se reprennent et se reformulent, ainsi qu’un univers qui alterne entre banalité et situations très singulières… «Un jour nous serons en sécurité, nous pourrons manger en toute sécurité.»

Auteur-compositeur-interprète, Bertrand Belin nous avait envoûtés avec la prose de ses chansons. Avec son roman «Requin», le chanteur dévoile ainsi un nouveau talent. La patte Belin est bien reconnaissable: phrases qui se répètent, se reprennent et se reformulent, ainsi qu’un univers qui alterne entre banalité et situations très singulières… «Un jour nous serons en sécurité, nous pourrons manger en toute sécurité.» Image: DR

Signaler une erreur

Vous voulez communiquer un renseignement ou vous avez repéré une erreur?

Au téléphone, pas de doute, c’est bien lui. On le reconnaîtrait entre mille à sa voix grave, mais surtout à sa manie de reformuler les phrases, de trouver diverses façons de dire. Quand on interroge Bertrand Belin sur la façon circulaire d’avancer dans son récit Requin, son premier roman publié, le chanteur français nous explique: «Cette circonvolution, ce relief sur la page, ce pas en avant suivi d’un demi-pas en arrière, est la juste vitesse de ma réflexion.»

Avec Requin, Bertrand Belin revisite l’univers de la fiction musicale Cachalot?, qu’il a composée en 2011. L’œuvre avait pour décor le contre-réservoir de Grosbois, près de Dijon, où des familles se baignent en été. C’est dans ce lac artificiel que son héros, un père quadragénaire, va perdre la vie. Point de spoiler ici, le lecteur est averti dès le début. La noyade est répétée et revisitée au fur et à mesure que se déroule le récit, comme un rond dans l’eau qui s’élargirait doucement, tandis que le personnage se remémore sa vie: «Je n’ai jamais su vivre franchement. Je regarde un incendie au lieu d’être cet incendie. Souvent je préférerais ne pas être là où je suis. Surtout lorsque je suis entouré d’hommes et de femmes qui savent rire. Je veux dire rire vraiment, avec les tempes qui plissent et les dents sorties. Alors là, je veux partir. Mais hélas, souvent, je reste. Je fume. Je lance des ronds de fumée», lit-on.

L’exclu qui se retrouve au centre

Le héros, topographe qui aurait voulu être archéologue, donne l’impression de n’avoir pas tout à fait réussi à «vivre franchement». Bertrand Belin évite cependant de parler de ratage: «Mon personnage se situe à la périphérie de l’idéal. Ce n’est déjà pas si mal. Beaucoup de gens s’y trouvent. J’observe souvent ce type de comportement autour de moi, le fait de se trouver mal inscrit dans un groupe. La première impression qu’on a, c’est que l’individu à part est à l’extérieur, exclu. Pourtant, il est possible que ce soit justement le groupe qui soit à la périphérie, croyant être au centre, tandis que l’individu seul occupe la bonne place.» Effectivement, dans le livre, c’est au centre du lac que le héros se noie, sans que sa femme, Peggy, ni son fils, Alan, restés sur la rive, ne s’en aperçoivent…

Ce «contre-réservoir de Grosbois», dont le narrateur souligne l’expression mi-solennelle, mi-grotesque, a inspiré Bertrand Belin: «J’y ai fait une halte, un jour. Cette après-midi ressemblait à celle que je décris, cette ambiance balnéaire, ces vêtements multicolores, transportés au fond d’une campagne paisible et cramée de soleil. Cette expérience m’a imprimé la rétine et les tympans», explique Bertrand Belin, qui a grandi au bord de la mer, à Quiberon, en Bretagne.

Un livre qui pousse sur les côtés

Mi-figue, mi-raisin, l’auteur manie l’humour et le tragique avec la même dextérité. A la lecture, on alterne entre affectueuse moquerie pour ce doux loser et admiration devant la brutale beauté qui émane de son mal-être. Finement ciselée, l’écriture permet de suivre la pensée du personnage, qui repasse sans cesse par les mêmes instants sans jamais toutefois tourner en rond.

De nombreux symboles se répondent dans le livre, comme le cygne du lac d’Annecy auquel le personnage, adolescent, tord le cou pour le manger, qui fait écho au métaphorique chant du cygne du noyé. A tel point que l’on est tenté de chercher partout des clés de lecture. Une quête encouragée par l’écrivain, qui dit aimer les «nouveaux petits lièvres levés par chaque lecteur». Il douche toutefois nos ardeurs quand on lui suggère l’interprétation suivante: le héros est surnommé «le veau» par un ami, qui fait le rapprochement entre son nom de famille, Blanchet, et la blanquette de veau. En appliquant la stratégie au nom de l’auteur, Belin, on passe facilement à vélin, soit une peau de veau mort-né qui sert de support à l’écriture. Cette image est-elle voulue par l’auteur, qui signe une histoire sur un homme qui meurt avant d’avoir «franchement» vécu? «Non, déclare Bertrand Belin. Mais à partir du moment où vous l’avez débusqué, on peut dire que ce lien existe. C’est plaisant de savoir qu’un livre dépasse un peu son auteur: on a beau avoir mis le point final, il pousse toujours un peu sur les côtés…»

«Requin» Bertrand Belin, Ed. P.O.L., 282 p. (TDG)

Créé: 15.05.2015, 20h54

Articles en relation

François Cluzet et Marie Darrieussecq à Genève à la Fureur de Lire

Grand public Le festival de la lecture se tiendra du 28 au 31 mai en ville. Il fait venir auteurs locaux et grands noms de la littérature. Plus...

Fiston Mwanza Mujila et Gauz passent par la fiction pour raconter l’Afrique

Littérature Primo romanciers, les deux nouvelles plumes africaines ont brillé lors de la dernière rentrée littéraire. Rencontre au Salon du livre de Genève. Plus...

Quand les auteurs romands tiennent salon

Littérature Le Salon du livre permet aux écrivains romands de se connaître et de monter des projets communs. Plus...

Mes tweets font-ils de moi un romancier?

Littérature Des auteurs recyclent leur production sur les réseaux sociaux dans leurs livres. Une attitude critiquée par les spécialistes de la littérature. Plus...

La Genevoise Anne Brécart et les fantômes de Berlin

Littérature L’auteure, enseignante d’allemand et de philosophie à André-Chavanne et au Collège du soir, signe un roman troublant sur l’avortement et la maternité. Plus...

Bio express

Bertrand Belin est né le 7 décembre 1970, en Bretagne. Il joue d’abord avec les groupes de musique Stompin’ Crawfish et Sons of the Desert, avant de se lancer en solo. Son premier album d’auteur-compositeur-interprète, Bertrand Belin, paraît en 2005. La perdue, son deuxième CD, sort en 2007. Parallèlement, il compose des bandes originales de spectacles et de films, ceux de Blandine Lenoir notamment. En 2010, son album Hypernuit remporte un grand succès auprès des critiques. En 2011, Bertrand Belin écrit une fiction musicale, Cachalot?, dont l’action se déroule autour du contre-réservoir de Grosbois, un lac artificiel qui sera aussi au centre de son premier roman, Requin, publié en 2015. En mai 2013, son quatrième album, Parcs, voit le jour.

Publier un nouveau commentaire

Nous vous invitons ici à donner votre point de vue, vos informations, vos arguments. Nous vous prions d’utiliser votre nom complet, la discussion est plus authentique ainsi. Vous pouvez vous connecter via Facebook ou créer un compte utilisateur, selon votre choix. Les fausses identités seront bannies. Nous refusons les messages haineux, diffamatoires, racistes ou xénophobes, les menaces, incitations à la violence ou autres injures. Merci de garder un ton respectueux et de penser que de nombreuses personnes vous lisent.
La rédaction

Caractères restants:

J'ai lu et j'accepte la Charte des commentaires.

No connection to facebook possible. Please try again. There was a problem while transmitting your comment. Please try again.

Caricatures

Des gendarmes genevois sous enquête
Plus...