Bernard Werber, cocon et papillon

InterviewA l'occasion de la sortie de son nouveau roman «Le sixième sommeil», l’auteur des «Fourmis» conte ses multiples vies, et comment l’ado introverti s’est mué en auteur à succès.

Signaler une erreur

Vous voulez communiquer un renseignement ou vous avez repéré une erreur ?

Ce qui frappe, quand on rencontre Bernard Werber, c’est sa voix. A la fois douce, enfantine, passionnée et enthousiaste, elle peut également se montrer directive: «Deux thés verts gourmands», commande l’auteur des Fourmis et des Thanatonautes à l’attention du serveur sans nous demander notre avis: «Vu le monde qu’il y a, c’est plus simple de commander la même chose.» Nous le suivons jusqu’à un «espace un peu plus feng shui», et nous nous installons dans le coin du bar qui a trouvé grâce à ses yeux. A chaque question qu’on lui pose, il demande invariablement «et vous?» détestant, dit-il, «jouer le rôle de l’émetteur tandis que l’interviewer est confiné à son rôle de récepteur». C’est donc sous forme de discussion que l’auteur nous conte l’intérêt nouveau qu’il porte aux rêves, le sujet de son dernier livre Le sixième sommeil, et son parcours, semé d’embûches autant que de merveilles.

Votre prochain livre concerne le sommeil. Dormez-vous bien?
J’ai connu un an de mauvais sommeil, où je me réveillais entre 2, 4 et 6 heures. C’est dû en partie aux nuits agitées de mon dernier fils, alors bébé. Je me suis intéressé au sujet, et me suis procuré une application smartphone qui analyse votre nuit en traçant des courbes selon les étapes du sommeil. Maintenant, je note mes rêves dans un carnet au réveil, en essayant d’être honnête. S’il y a des changements de personnages ou des incohérences, je les garde.

La relation mère-fils dans «Le sixième sommeil» est idyllique: le personnage central fait tout ce que dit sa mère, qu’il soit enfant ou adulte, sans rechigner. Etes-vous parti de votre expérience?
Pas tout à fait, je ne suis pas aussi fusionnel avec ma mère que mon héros (rires)… Mais c’est vrai que la crise d’adolescence n’a pas lieu d’être si les parents posent leurs enfants sur un rail. C’est ce que fait la mère du héros en lui apprenant à contrôler les phases de son sommeil. Cet apprentissage va le guider toute sa vie.

J’ai hésité à rajouter une anecdote dans le livre, et j’ai finalement renoncé, car c’est assez intime. A 4 ans, j’ai eu peur que ma mère meure. Je marchais avec elle en vacances en été, quand tout à coup elle s’est écroulée par terre. Les passants, pensant qu’elle était saoule ou clocharde, nous contournaient, certains l’enjambaient carrément. J’ai couru chercher ma sœur en criant: «Maman est morte!» Quand on est revenu, elle n’était plus là. Elle était sur la terrasse du restaurant d’en face, où elle se remettait tranquillement. Des gens avaient eu la présence d’esprit de la mettre à l’ombre, car elle avait en fait eu une insolation. Cet épisode m’a marqué, et je l’ai eu en tête pendant la rédaction du livre.

Vous avez été journaliste scientifique sept ans avant de publier des romans. Qu’est-ce qui a motivé ce revirement?
J’avais commencé à écrire le brouillon des Fourmis à 16 ans. A 23 ans, alors que je débutais dans le journalisme, j’ai cherché à soumettre le roman à des éditeurs, qui l’ont tous refusé. J’ai donc passé plusieurs années au Nouvel Obs sans plus m’en préoccuper jusqu’à ce que je sois viré. J’avais un contrat à durée déterminée, donc un statut précaire, pendant sept ans. Je venais de gagner un prix de journalisme (ndlr: le Prix de la Fondation News du meilleur jeune reporter), ce qui a agacé certains collègues qui n’avaient pas été sélectionnés. Il s’est créé un complot de bureau, soit un regroupement de tous les aigris, et j’ai été licencié. Mais dans la case «cause de licenciement», il n’y avait rien… Mon expérience de journaliste m’a permis de savoir que la vie en entreprise ne me convenait pas du tout. A l’époque, la rédaction comptait 120 personnes, dont 100 chefs. Devinez combien travaillaient véritablement… J’ai profité d’une année de chômage pour sortir les Fourmis du tiroir. Par chance, un éditeur s’y est intéressé, et j’ai encore retravaillé le texte en vue de la publication.

Dans «L’ultime secret», la Thénardier, rédactrice en chef, terrorise ses journalistes. Faut-il y voir une pique à l’encontre d’une ancienne cheffe?
Tout à fait. Mais j’ai dû édulcorer pour rendre son personnage crédible. En réalité, il s’agissait d’une femme quasi-analphabète qui sabotait tous les articles. Or si j’avais vraiment présenté la Thénardier comme ça, on aurait dit que j’exagérais…

J’ai rencontré dans ma vie quatre personnes vraiment perverses. Ce sont des gens qui tirent leur unique plaisir du malheur des autres. Et c’est souvent à ces gens-là que l’on donne des postes à responsabilités, parce qu’ils servent à calmer le troupeau par la terreur. Il y en a qui sont mêmes chefs d’Etat. Le type qui dirige la Corée du Nord, par exemple.

Dans vos romans, vos héros ont souvent connu une enfance difficile. Ils sont adoptés, ont perdu un parent, ou ont été torturés. Pourquoi?
Hum, je suis déjà en train d’écrire mon prochain roman et je m’aperçois que j’attribue à mon héros les mêmes caractéristiques… Je crois que les gens qui ont envie de se battre sont ceux qui ont quelque chose à prouver. Et ceux qui ont trouvé enfant le moyen de se sortir d’une situation difficile sont plus intéressants que ceux qui n’ont jamais connu de problèmes. Et le moteur de tout cela, c’est souvent la question: «Pourquoi on ne m’a pas aimé plus quand j’étais petit?» J’ai eu moi-même ce problème. Mes parents étaient très bien, mais je n’étais pas adapté au système scolaire. J’étais introverti, timide, je ne jouais pas au foot, je n’aimais pas me bagarrer. J’étais bien parti pour être écrivain, mais pas le mec cool à la cour de récré. J’ai commencé à exister aux yeux de la gent féminine quand j’ai écrit dans le journal du lycée. Enfin, je n’étais plus uniquement le binoclard qui lit des bouquins. Une fille qui travaillait avec moi avait dit énormément de bien sûr mon compte à sa meilleure amie. Du coup, je suis sorti avec sa meilleure amie, grâce à toute la pub que l’autre lui avait faite… Après mon premier baiser, je me suis dit qu’il fallait que je persévère dans cette voie, à savoir raconter des histoires plutôt que de devenir footballeur.

Pratiquez-vous, à l’instar de vos personnages, des exercices spirituels de type méditation ou hypnose?
Oui. Etant donné que je m’intéresse beaucoup à toutes les pratiques spirituelles, dès que je croise quelqu’un qui en maîtrise une, je lui demande de me former. Pour l’hypnose, c’était mon voisin de table dans un Salon du livre où personne ne venait nous demander de signature, qui m’a appris. Mais ma première formation, c’était à 13 ans, en colonie de vacances. Je me suis lié d’amitié avec un garçon de mon âge qui m’a enseigné la méditation, le voyage astral et une sorte de yoga très avancé, que je n’ai jamais retrouvé dans aucun des cours auxquels j’ai assisté plus tard. A 6 h du matin, nous contemplions le lever du soleil en posture du lotus. Il était d’une telle douceur et d’une si grande sagesse que Bouddha ou Jésus devaient lui ressembler.

«Le sixième sommeil» Bernard Werber, Ed. Albin Michel, 416 pages.

Le rituel de l’ardoise: lors du dernier Livre sur les quais à Morges, Bernard Werber y a inscrit «Harmonie». O. MEYLAN

Créé: 25.09.2015, 17h53

Articles en relation

Plumes et potins: toute l'actu livre 2015

Blog littéraire Toute l'actu livre, de la rentrée aux grands prix. Avec le sarcasme en plus. Plus...

La dernière fois que…

…vous avez pleuré?

Quand j’ai vu Vice-versa, de Pixar/Disney, avec des copains qui pleuraient aussi. Ce dessin animé est excellent!

…vous avez trop bu?

Jamais. De toute ma vie, je n’ai jamais été saoul au point de vomir, de tomber ou d’oublier une soirée. Mais un verre de vin rouge – chilien en général – me met dans un état de joie qui ravit mon entourage. Tous mes chakras s’ouvrent, et je suis empli de tendresse, de décontraction pure, d’amour… (rires)

…vous avez envié quelqu’un?

Je crois n’envier personne, je suis assez satisfait de ma vie.

…vous avez transpiré?

Avant de venir, en faisant du vélo d’appartement. Il y a quatre ans, mon cardiologue m’a dit qu’avec ma coronaire bouchée à 75%, je n’en avais plus que pour quelques semaines. J’avais le choix entre une opération très lourde ou une hygiène de vie irréprochable, avec une heure de sport par jour, une alimentation sans lait, sans pain et avec peu de viande. J’ai choisi cette option et me porte très bien.

Questions fantômes

Quelle question ne vous a-t-on pas posée?

«Etes-vous heureux?» Oui. Je fais le métier qui me plaît, j’ai une belle vie, je mange tous les jours, j’ai un toit sur la tête. L’époque m’a l’air assez décisive, et je suis heureux de pouvoir diffuser un peu des idées. Mais je souffre que la littérature imaginaire soit si peu considérée en France.

Quelle question détesteriez-vous
qu’on vous pose?


«Est-ce que vous êtes vraiment heureux?» Le «vraiment» me ferait douter…

Bio express

Bernard Werber naît à Toulouse en 1961. A 13 ans, il monte le journal de son lycée. Après ses études en criminologie et de journalisme, il devient pigiste puis journaliste scientifique au Nouvel Observateur de 1983 à 1990. Il publie son premier roman, Les Fourmis, en 1991. Il connaît un succès international et ses œuvres, traduites en 35 langues, se sont vendues à plus de 20 millions d’exemplaires. En 2007, il réalise un premier long-métrage de cinéma, Nos amis les Terriens, avec Claude Lelouch.

Publier un nouveau commentaire

Nous vous invitons ici à donner votre point de vue, vos informations, vos arguments. Nous vous prions d’utiliser votre nom complet, la discussion est plus authentique ainsi. Vous pouvez vous connecter via Facebook ou créer un compte utilisateur, selon votre choix. Les fausses identités seront bannies. Nous refusons les messages haineux, diffamatoires, racistes ou xénophobes, les menaces, incitations à la violence ou autres injures. Merci de garder un ton respectueux et de penser que de nombreuses personnes vous lisent.
La rédaction

Caractères restants:

J'ai lu et j'accepte la Charte des commentaires.

No connection to facebook possible. Please try again. There was a problem while transmitting your comment. Please try again.

Caricatures

30 avions de Swiss immobilisés pour des problèmes de moteur
Plus...