BDFIL s’offre le maître des comics

Bande dessinéeInvité d’honneur, Dave McKean sait peindre tel Courbet et jouer avec Photoshop.

Dave McKean sait tout faire, comme le montre cette image qui embrasse dessin et peinture.

Dave McKean sait tout faire, comme le montre cette image qui embrasse dessin et peinture. Image: Dave McKean & Neil Gaiman / Subterranean Press

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BDFIL s’apprête à recevoir un monument du neuvième art. Dave McKean a révolutionné l’industrie américaine du comics avec son Batman, en 1989 («Arkham Asylum»). Peintre, photographe, colleur de matériaux et grand dessinateur, ce quinquagénaire anglais est aussi un fondu de Photoshop. Même le cinéma ne l’effraie pas: il a «désigné» deux épisodes de Harry Potter pour le grand écran. Il excelle bien sûr en auteur complet.

Dominique Radrizzani, directeur artistique du festival lausannois, ne tarit pas d’éloges: «C’est quelqu’un qui bouleverse les règles, qui aime surprendre ses scénaristes, son public, et je le soupçonne de vouloir se surprendre lui-même. Ce très grand artiste refuse de s’installer dans un confort graphique et cherche à aller toujours plus loin. Dave McKean possède une dimension artistique phénoménale.»

Lausanne, capitale du tango

À tout seigneur tout honneur. Pour la première fois, le très tentant mais jamais exploré ciel de la fosse de l’ancien Cinéma Romandie sera traversé par les fulgurances de l’Anglo-Saxon. On devrait notamment y voir briller le thème de son affiche pour BDFIL: ce joueur de bandonéon juché sur un tabouret qui monte au ciel et l’instrument duquel s’échappe un leporello, une bande dessinée verticale. Et pourquoi, cette fois-ci, bande dessinée rime-t-elle avec bandonéon? Parce que pour Monsieur McKean, qui ne parle pas un traître mot de français, Lausanne se trouve être la capitale mondiale du tango argentin! Explication: dans le top 10 de ses disques figure le concert qu’Astor Piazzolla a donné au MAD en 1989, qui a été enregistré par la Radio romande. Un disque mélancolique et fort, avec lequel le bédéaste célébré cette année enfonce encore un clou dans le tableau des surprises.

«Nous exposons ses originaux, poursuit Dominique Radrizzani, ce qui permettra au public de se rendre compte du travail de ce créateur qui peint à l’huile dans la tradition du métier des maîtres anciens, mais qui y ajoute des incrustations Photoshop. Il oscille perpétuellement entre la matière – il maçonne ses tableaux comme un Courbet le faisait – et l’antimatière du numérique. Si on veut montrer l’étendue de son génie, on doit partir de la main mais aussi de son recours aux nouvelles technologies.»

«Violent Cases» (1987) est le premier titre connu de Dave McKean. L’histoire de ce petit garçon dont le père a tordu le bras et qui est soigné par l’ostéopathe d’Al Capone a été écrite par Neil Gaiman, un autre soleil du firmament bédéastique anglo-saxon. Depuis ce ballon d’essai, les compères ont beaucoup collaboré. Le premier a peint les visuels de couverture de la série phare «Sandman». En 1991, le second écrivait, revenant sur leur rencontre: «Ce qui m’impressionnait le plus dans le travail de Dave, outre le fait qu’il dessinait tout bonnement mieux que la plupart de ses contemporains, c’était son sens de la narration et de la mise en page. Je savais que si j’écrivais quelque chose pour lui, je lui laisserais raconter l’histoire, découper lui-même les planches.»

Dès «Violent Cases» (1987), le système McKean est en place: la page abrite des explosions graphiques, le gaufrier se la joue classique ou vole en éclats, accordant à la planche toutes les libertés, le trait balaie les styles d’un réalisme photographique (allant jusqu’au collage) à un expressionnisme épais et noir. Les incrustations sont déjà là et, avant Photoshop, ce sont des matières réelles, du tissu par exemple, qui entrent dans les compositions.

La couverture, elle, prend des airs à la Bacon. Comme si l’Anglais tombait de ce monstre sacré à l’instar de notre cher Hans Ruedi Giger.

Chef-d’œuvre de 500 pages

Un autre peintre, Egon Schiele, pointe dans «Cages», son chef-d’œuvre de près de 500 pages. La lecture de ce huis clos anxiogène, au cœur duquel résonnent des pierres comme les notes du jazz prophétique d’Angel, laisse le lecteur à l’envers. «Cages» est un récit polyphonique qui fonctionne sur un enchevêtrement particulièrement complexe de voix et de voies, écrit le critique et scénographe Nicolas Tellop dans la quatrième mouture de la revue «Bédéphile». McKean trace entre ses pages un itinéraire labyrinthique qui conjugue réalité objective, visions oniriques et parenthèses renfermant d’autres horizons fictionnels. Cependant, les digressions ramènent toujours à l’axe central du récit, la Meru House, autour de laquelle tout est organisé. Dans les mythologies bouddhique, jaïnique et persane, le Mont-Meru est une montagne légendaire considérée comme l’axe du monde. Plus modeste, la maison éponyme n’en a pas moins un rôle identique dans la narration.»

Il y a du Muñoz chez McKean, du Bézian aussi, mais beaucoup plus. Il y a surtout cette capacité phénoménale à changer de style comme dans «Black Dog» (Glénat 2017), où, pour afficher les quinze rêves du peintre Paul Nash, il invente quinze atmosphères et presque autant de styles. Avec lui à Lausanne, c’est la promesse d’un très bon festival. «BDFIL a surtout jusqu’ici – la dernière édition mise à part, avec l’Alémanique Anna Sommer – présenté une scène d’expression francophone helvético-franco-belge. Avec McKean, on pousse la porte du comics», se félicite Dominique Radrizzani.

BDFIL

Du 13 au 17 septembre dans divers lieux à Lausanne. Programme et informations sur www.bdfil.ch

(TDG)

Créé: 11.09.2018, 22h53

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