«Le Baron Tzigane», sans titre ni noblesse

OpéraBalbutiante et servie par un plateau scénique sans éclat, l’œuvre de Johann Strauss fait un retour raté en terre francophone.

Scène du «Baron Tzigane», opérette en trois actes mise en scène à l’Opéra des Nations par Christian Rärth.

Scène du «Baron Tzigane», opérette en trois actes mise en scène à l’Opéra des Nations par Christian Rärth. Image: Carole Parodi

Signaler une erreur

Vous voulez communiquer un renseignement ou vous avez repéré une erreur?

Y a-t-il pire, pour un spectacle, que d’essuyer des hués et des sifflés à la tombée du rideau? Oui, ce serait récolter des applaudissements balbutiés et sans entrain aucun, traduisant l’indifférence polie voire une considération glaciale. C’est donc par cet épilogue passablement néfaste, d’un détachement cruel, que le public de l’Opéra des Nations a congédié vendredi soir la troupe venue présenter la première du Baron Tzigane, opérette de Johann Strauss fils qui accompagnera les Fêtes à la maison lyrique genevoise. Et il faut le dire, on ne saurait donner tort aux présents - qui ont fait somme toute preuve de retenue dans la manifestation de leurs sentiments - tant les failles de cette nouvelle production ont sauté aux oreilles et aux yeux durant près de trois heures.

Une version remaniée

On regrettera d’autant la déconvenue qu’en misant sur cette pièce du compositeur autrichien, le Grand Théâtre offrait l’occasion de redécouvrir une musique et un livret quasi oubliés sous nos latitudes. Le Baron Tzigane relève ici de l’exotisme, mais il a valu pourtant à son auteur un succès inouï lors de sa création à Vienne en 1885. Présentée dans une version française entièrement remaniée, défaite de ses longs et barbants passages parlés, l’œuvre présentée à Genève fait croiser avec une adresse plutôt inconstante les intrigues amoureuses des personnages et les alliances de convenance entre couches sociales éloignées. Le tout dans un empire austro-hongrois en quête d’unité. C’est dans ce contexte, donc, que le noble exilé et ruiné Sándor Barinkay revient sur ses terres et dans son château délabré, et qu’il retrouve des biens qui lui ont été indûment confisqués par le roi du cochon, Zsupán. Pour apaiser le conflit, ce dernier offre en mariage sa fille Arsena au premier, qui se lie entre-temps d’amitié avec une bande de bohémiens, jusqu’à être désigné Baron des Tziganes. Une suite de rebondissements inattendus, sur fond de guerre menée contre la couronne espagnole, finit par dénouer les situations inextricables et par mener l’histoire vers un happy end festif.

Le metteur en scène Christian Räth – qui faisait son retour à la maison après y avoir œuvré pendant de longues années comme assistant de mise en scène – ainsi que le responsable des décors et costumes Leslie Travers, ont transposé cette trame dans un univers au premier abord séduisant. À savoir un vaste jeu de société – sorte de jeu de l’oie – représenté sur tout le plateau par un plan scénique incliné et désaxé par rapport à la salle. La trouvaille s’avère judicieuse au début de la pièce, lorsqu’une famille de cochons fait son apparition en occupant quelques cases et qu’elle est brusquement chassée par les habitants. Puis encore, au deuxième acte, lorsque la quête d’un trésor caché dans les entrailles du château est illustrée avec ingéniosité par un jeu de cartes et de dés géants. Ailleurs, partout ailleurs, ce dispositif très statique peine à trouver sa pertinence et sa fonction et n’ajoute donc aucune clé de lecture. Il n’est dès lors qu’un élément purement décoratif.

Direction de jeu perfectible

Sur cet appareillage imposant, évolue une troupe nourrie d’artistes - – celle formée notamment par un Chœur du Grand Théâtre irréprochable – qui charpente des numéros d’un goût parfois discutable. Comme telle danse rappelant les chorégraphies de la Macarena, ou telle entrée de soldats de pacotille, fagotés dans des costumes quelque peu ridicules, ou encore telle succession de gags scéniques éculés… Ces mouvements d’ensembles – grands et petits – ne séduisent que trop rarement; ils s’enchaînent et s’agencent mal, sans rythme, jusqu’à laisser des espaces dangereusement vides dans la succession des tableaux. Bref, il y a là une direction de jeu perfectible, un maniement des scènes qui s’affinera, il faut l’espérer, dans la suite des représentations.

Ce flottement rebondit fatalement sur la qualité musicale de la production. L’Orchestre de la Suisse romande, qui est plus qu’honorable sous la baguette de Stefan Blunier, affiche de belles tensions, des couleurs vives et campe avec précision un paysage sonore plutôt enivrant. Mais il donne aussi l’impression de tracer sa voie en splendide solitude, sans se soucier de ce qui se produit sur le plateau. Les décalages avec la distribution sont innombrables et donnent lieu à de prodigieux effets de stridence.

Que dire, enfin, du plateau vocal, sinon qu’il est très irrégulier et qu’il est sauvé par une distribution féminine de belle tenue? On a été donc séduit par la voix pleine d’aisance et d’élan juvénile de Melody Louledjian, qui campe une Arsena dynamique. On a été conquis aussi par Eleonore Marguerre, une Sáffi qui sort incontestablement du lot, et on a été convaincu par Marie-Ange Todorovitch, Czipra digne mais pas renversante. Sur le front masculin, Jean-Pierre Furlan est un Sándor Barinkay à la voix étroite et au timbre nasal, qui force souvent dans l’aigu; Loïc Felix campe, lui, un Ottokar sans réelle projection, dans un rôle qui est par ailleurs excessivement poussé vers la caricature et le surjeu. Enfin, l’imposant Christophoros Stamboglis a paru particulièrement fatigué et en méforme dans les costumes de Zsupán.

Il aura donc manqué beaucoup d’atouts pour que le retour de cette opérette dans notre paysage lyrique puisse être considéré comme un pari relevé avec brio et grâce.

«Le Baron Tzigane», opérette en trois actes de Johann Strauss fils; Opéra des Nations, jusqu’au 6 janvier. Rens. www.geneveopera.ch (TDG)

Créé: 16.12.2017, 15h17

La rédaction sur Twitter

Restez informé et soyez à jour. Suivez-nous sur le site de microblogage

Publier un nouveau commentaire

Nous vous invitons ici à donner votre point de vue, vos informations, vos arguments. Nous vous prions d’utiliser votre nom complet, la discussion est plus authentique ainsi. Vous pouvez vous connecter via Facebook ou créer un compte utilisateur, selon votre choix. Les fausses identités seront bannies. Nous refusons les messages haineux, diffamatoires, racistes ou xénophobes, les menaces, incitations à la violence ou autres injures. Merci de garder un ton respectueux et de penser que de nombreuses personnes vous lisent.
La rédaction

Caractères restants:

J'ai lu et j'accepte la Charte des commentaires.

No connection to facebook possible. Please try again. There was a problem while transmitting your comment. Please try again.