Baptême artistique pour le copilote Maillefer

ThéâtreAu sein du fief qu’il dirige avec Natacha Koutchoumov, le metteur en scène vaudois se révèle au public de La Comédie en reprenant «Mourir, dormir, rêver peut-être». Interview et critique.

«Mourir, dormir, rêver peut-être» avec les thanatopracteurs Cédric Leproust, Roland Vouilloz, Lola Giouse et Marie-Madeleine Pasquier.

«Mourir, dormir, rêver peut-être» avec les thanatopracteurs Cédric Leproust, Roland Vouilloz, Lola Giouse et Marie-Madeleine Pasquier. Image: MAGALI DOUGADOS

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Il ne réclame pas spécialement la parole, Denis Maillefer. Plus introspectif que discoureur, plus intuitif que théoricien, il fait partie de ces artistes qui s’expriment plus volontiers par l’acte qu’au micro. Bien connu à Genève pour y avoir présenté presque tous ses titres, de «L’Enfant éternel» à «In Love with Federer» en passant par «Looking for Marilyn (and me)» entre autres, il se laisse brusquer à l’heure où il prend les rênes d’un fleuron de nos institutions locales.

Comment s’articule à votre œuvre «Mourir, dormir, rêver peut-être», créé en avril 2017 à Lausanne?

Il s’agit d’une étape de plus dans ma fascination pour l’histoire qu’une personne raconte d’elle-même. Mon travail consiste à accompagner autrui dans son récit de soi. Quelque chose du réel entre ici en jeu, puisque la pièce est documentée. Mais ma quête persiste: j’essaie d’attraper des individus dans ce qu’ils ont de plus spécifique. En l’occurrence, des croque-morts. Par l’intime, je leur demande de répondre à la question: qui suis-je? Ensuite, je poursuis théâtralement le vertige de ce qui échappe à soi, et demeure secret.

Explorer l’univers des pompes funèbres, l’idée vous est venue par la série «Six Feet Under»?

C’est vrai. Mais transposer la série n’avait pas de sens, du reste les techniques des pompes funèbres ne sont pas les mêmes en Amérique et en Suisse. Je voulais aussi que la mort imprègne le récit entier. Je souhaitais côtoyer cet archétype professionnel qu’on imagine sans vie privée, dont on ne voit que le costume. Quel est le rêve d’un croque-mort? Telle était ma question. Vous avez ainsi fréquenté les Pompes funèbres du Léman (PFL) à Vevey. Pratiquez-vous un théâtre documentaire?

Pas vraiment. Ma volonté consiste moins à faire un documentaire sur les pompes funèbres qu’à comprendre les gens qui exercent le métier de thanatopracteur. J’avais donc, personnellement, besoin de me documenter au préalable. Sara et Philippe, des PFL, m’ont proposé de faire un stage dans leur entreprise. Sur place, j’ai été intégré au travail quotidien. À chaque étape de ce travail, il faut être deux: je me suis retrouvé dans la position du second. Grâce à cette expérience, j’ai acquis le droit d’inclure mes propres pensées à la pièce. La part documentaire de la démarche s’arrête là. Cela dit, Sara et Philippe sont allés bien plus loin que répondre à mes questions, ils ont fait des démos pour les acteurs, nous ont prêté du matériel, ont suivi la progression du travail, nous ont donné des tuyaux. Je suis tombé sur des gens exceptionnels, qui ne sont pas l’exception!

Comment vous situez-vous par rapport aux mystères de la vie et de la mort?

On nous enjoint de vivre chaque instant à fond, et de le trouver super. Personne n’a envie de regarder la mort. J’ai voulu prendre le temps de me pencher sur la question. Voir les professionnels exercer leur métier révèle une certaine spiritualité. Prendre un pinceau pour peindre les cils d’une défunte est un geste qui engage dans la vie. Aussi, alors qu’à 50 ans je connais une sorte de trouble face à ma finitude, j’essaie de construire une cérémonie qui permette de se reconnecter à ces questions auxquelles on n’a pas de réponse. «La vie a passé, on a comme pas vécu», entend-on dans «La Cerisaie» de Tchekhov. Évitons d’avoir à constater cela. Du coup je m’interroge sur ce qu’on perd exactement en mourant. Si mon spectacle ne pète pas le feu, il tresse un éloge de la vie.

Vous avez codirigé le Théâtre des Halles à Sierre avant de codiriger La Comédie. Quel lien avec votre activité de metteur en scène?

La codirection, comme la mise en scène, c’est obéir à des contraintes tout en maintenant son cap. Il faut défendre son point de vue et respecter celui de l’équipe, avec diplomatie. C’est l’art du compromis: je baste sur ce point, je gagnerai sur le prochain. Je tends à programmer comme on mettrait en scène!

La fameuse mise en réseau des nouveaux directeurs de théâtres genevois, quel est son principal intérêt à vos yeux?

D’être ensemble. De se parler et de montrer qu’on le fait. On évitera ainsi certains écueils. Je ne peux pas imaginer faire autrement. Le danger, en revanche, consisterait à agir tous pareil, comme une grande multinationale du théâtre genevois! Il faut être prudent avec ça. Genève a beaucoup de théâtres, et nous sommes tous en concurrence. Il faut se bagarrer pour se faire sa place respective. Pour ma part, je vise à être un généraliste, mais de haut niveau.

Créé: 12.10.2018, 19h23

Accoucher dans un linceul

Deux cercueils au fond de la scène. Deux civières par-devant, sur lesquelles reposent deux corps sous leurs draps blancs. Pendant une bonne demi-heure de la séance, quatre croque-morts, sous les traits de Roland Vouilloz, Marie-Madeleine Pasquier, Cédric Leproust et Lola Giouse, accomplissent leur rituel sans un mot. Découvrir la défunte, la retourner, la manipuler, l’habiller, la maquiller. Leurs gestes sont lents, doux, empreints de tact et de respect dans ce contexte mortuaire. Empreints de théâtralité aussi, en ce qu’ils accomplissent leur office millimétré et symbolique.

D’entrée de jeu, le spectateur de «Mourir, dormir, rêver peut-être» – un titre emprunté au monologue de Hamlet – sait que la parole surgira tôt ou tard. Quand elle finit par le faire, sous forme de témoignages chargés, plaisanteries scabreuses ou confidences filmées en direct, le couperet tombe. La quête poétique se fait si pantelante, la délivrance de pathos se signale par de si vives contractions qu’on en regrette le mutisme initial. À la question «Qu’est-ce qui vous manquera après?» à laquelle répondent tour à tour les thanatopracteurs, on trancherait alors sans hésiter: le silence.

«Mourir, dormir, rêver peut-être» La Comédie, jusqu’au 21 oct., 022 320 50 01, www.comedie.ch

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