«Balthus est là, je le sens»

Rencontre Bob Wilson crée la différence en lumière et en musique à Plateforme10. L’Américain signe la première exposition d’un musée en construction autour des inachevés du peintre.

Le parcours de «Balthus Unfinished» sinue entre des toiles encore au stade préparatoire avec la mise au carreaux et certaines, parmi ses dernières pièces.

Le parcours de «Balthus Unfinished» sinue entre des toiles encore au stade préparatoire avec la mise au carreaux et certaines, parmi ses dernières pièces. Image: KEYSTONE

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L'obscurité? Profonde, presque hypnotique, elle joue les premiers rôles dans la descente à six ou sept mètres sous terre, là où bat le cœur d’un événement renversant les codes de l’exposition. Là où se joue une œuvre totale en immersion dans l’esprit d’un peintre. Alors… à une poignée d’heures de l’ouverture de «Balthus Unfinished» pour dix jours dans les entrailles d’un bâtiment en chantier, son grand ordonnateur, Bob Wilson, hésite. Inséparable de son bloc A4 et un variateur de lumière dans les yeux, l’Américain vise la certitude. «C’est trop sombre? Et là, pas assez saisissant?» Avec le bagage de vie d’un passionné et le pedigree impressionnant d’un homme de théâtre et plasticien, Bob Wilson est dans les réglages du perfectionniste. Il va. Vient. Et arpente les salles, déjà toutes à leur détonante religiosité, mesure d’une expérience différente. «Celui-ci, je voulais qu’il flotte, comme dans un état de rêve, glisse-t-il devant une huile suspendue, libre. Mais vous êtes sûre qu’il fait assez nuit?»

Quatre huiles. Une vingtaine de dessins. Et autant d’inachevés dans un musée en construction. La mise en abyme est parfaite! Elle fait la différence avec le rendez-vous fixé dès dimanche par la Fondation Beyeler aux inconditionnels avides de «voir du Balthus». L’occasion est belle pour le MCBA qui fait sa première rentrée dans ses murs de Plateforme 10. Elle est venue par le biais d’une union sacrée entre la famille du maître de Rossinière et l’Américain. En phase jusqu’à la fin de cette expérience sinuant entre les états d’âme, en osmose même lorsqu’il se fait badin. «Peut-être que si j’avais été Andy Warhol, j’aurais choisi d’autres musiques. Mais j’ai surtout pensé à Balthus, il est là, je le sens.»

De toutes ses facettes – entre le peintre absolu, l’énigmatique, le conteur, le classique –, quel Balthus vous a touché en premier?
Balthus, tout simplement. La rencontre avec son œuvre date de 1971, mon tout premier séjour en Europe et autant dire de mon premier bain de culture. Vous le savez, je suis né et j’ai grandi dans un village texan sans ouverture sur le monde des arts, qu’ils soient visuels ou scéniques. En arrivant en France, je ne savais rien, je n’avais rien vu, c’est dire l’intensité du choc ressenti à Paris! Jack Lang m’avait invité à venir jouer ma pièce, de sept heures – sept heures de silence – pour deux représentations. Le succès au rendez-vous, on est monté à Paris, on a joué cinq mois et demi et réuni plus de 200 000 spectateurs. Dire que je n’avais jamais pensé travailler dans le monde du théâtre, c’était juste incroyable! Mais voilà, ce séjour parisien m’a permis de rencontrer beaucoup d’artistes et de devenir ami avec eux, je pense au galeriste Max Stern, à Balthus, aussi. Le premier contact s’est fait à travers un dessin. Il était accroché juste à côté de ma chambre dans la demeure de Pierre Schlumberger (ndlr: homme d’affaires et collectionneur) où je logeais alors. Représentant une jeune fille appuyée contre un mur, il mesurait quelque chose comme 150 centimètres de haut et 70-80 de large. Je suis littéralement tombé fou amoureux de ce dessin! Voilà mon premier contact avec l’œuvre. Après, j’ai fait connaissance de Balthus et de son fils, Thaddée.

Qu’est-ce qui a provoqué ce coup de foudre?
Sur le moment, je n’ai pas vraiment compris mais quand j’ai commencé à mieux regarder et à saisir son travail, j’ai tout de suite vu que nous avions quelque chose en commun. Je pouvais m’identifier à lui dans le sens où nous partagions le même système de pensées. Sa peinture – il suffit de regarder ces deux œuvres encore au stade préparatoire accrochées devant nous – est très classique dans sa structure (ndlr: sur l’exemple des artistes de la Renaissance, Balthus traçait une mise au carreau avant de la peindre). Si classique, qu’elle pourrait être d’origine chinoise, maya ou même égyptienne. C’est devant ces deux immenses toiles que cette exposition est née, lorsque je les ai vues, chez lui à Rossinière, je me suis dit: mon Dieu, tout y est! L’esprit clair, il avait déjà la composition finale en tête. Et seule cette structure classique permet de le faire.

Un ancrage classique pour aller vers la modernité?
Je suis d’avis que le classique reste le classique. Lorsque Balanchine imaginait un nouveau ballet, sa construction était classique. Quand j’ai fait l’opéra «Einstein on the Beach», tout le monde a crié à l’avant-garde! Mais il était composé de cinq actes croisant trois thèmes, c’est très classique.

Vous l’artiste visuel brossant les portraits vidéo haute définition de Lady Gaga, Brad Pitt, Sean Penn, vous vous définissez donc comme un classique…
Bien sûr, je varie les thèmes, il n’y a rien de révolutionnaire. Et pour revenir à «Einstein on the Beach», cet opéra, je l’ai fait en 1976, pourtant il pourrait être du XVe siècle comme du XIVe. Tout ça pour dire que les classiques n’appartiennent pas à une époque, qu’ils ne sont pas plus intemporels, ils sont le temps. Regardez cette femme allongée peinte par Balthus: son exécution est déjà plus avancée que d’autres dans l’exposition mais, derrière, il y a cette structure classique. Ce qui nous ramène à Socrate, lequel affirmait qu’on est sans cesse en train de redécouvrir ce que nous savions instinctivement à la naissance.

Relié à Balthus par cet attachement au classique, la notion de l’inachevé – et au-delà de l’espace laissé au rêve, à la liberté de poursuivre le récit – vous est-elle aussi commune?
Aussi, oui. Le tout est de prendre appui sur une colonne vertébrale classique. Je l’ai fait avec l’opéra dont je parlais avant. J’en ai dessiné le plan en cinq minutes, il durait cinq heures, j’y ai travaillé trois ans. Mais l’œuvre est là, dans sa totalité dès le début. Cette expérience, je l’ai aussi vécue dans le cabinet des dessins du Musée Boijmans Van Beuningen d’Amsterdam. J’y avais une exposition et, pendant le jour de fermeture, le directeur m’a donné les clés pour voir les gouaches de Cézanne. Extraordinaires! Il y en avait une (ndlr: il dessine) faite très tôt dans sa carrière, que des traits. À leur agencement, on voyait bien qu’il était en train de travailler non pas sur le détail, mais sur l’œuvre dans sa plénitude. Pour Balthus, c’est pareil. Vous avez tout le tableau devant vous. Même si on en voit que les premiers jets, elle est déjà là. C’est facile de faire l’expérience, regardez la structure et commencez à remplir les cases de la grille. Ici un chien, là une fenêtre, là encore une femme. Depuis le début, il pense à l’ensemble et c’est ce qui me touche profondément, c’est ce qui fait que j’aime profondément le travail de Balthus.

Arrivé à ce point, peut-on cesser de voir l’inachevé pour ne contempler que cette volonté de Balthus d’aller à l’essentiel?
Je crois oui! Lui donne la cohésion au même titre que celui qui construit un immeuble où chacun peut aménager son intérieur à sa guise. L’important est d’avoir une superstructure que chacun peut remplir de ses sentiments, de sa perception. Là est la liberté personnelle, là est la possibilité, par exemple pour Jean Nouvel de construire à Paris, parce que la ville fonctionne comme une superstructure. Au théâtre, c’est pareil, je crée une pièce, il y a des acteurs, mais c’est la façon dont ils se glissent dans les formes définies qui importe. La forme n’est qu’un moyen de vous emmener quelque part d’autre… Le regardeur doit-il tout savoir d’une peinture? Doit-il être conscient de sa structure? D’une façon générale, je dirai que non, sauf qu’ici à Lausanne, c’est cette expérience que nous proposons. On part sur les traces de la pensée du peintre. L’opportunité, aussi, de démontrer qu’il y a trop d’expositions aujourd’hui où il n’y a pas plus de place pour la réflexion. Trop d’œuvres! Trop d’informations à prendre! On en oublie le bonheur de l’apesanteur. Je propose de le retrouver en donnant de l’espace à l’espace et en cherchant avec la lumière et la musique à plonger le visiteur dans un état méditatif. Notre quotidien, celui de nos villes, si bruyant, nous avons besoin de ces espaces de calme.

Immersive, en rupture, est-ce l’exposition que vous avez toujours rêvé de faire?
Souvent sollicité pour monter des expositions, je n’ai pas toujours accepté, ne courant pas forcément derrière cette activité. Cette fois, c’était tout différent! L’exposition est née devant les deux grandes pièces au stade préparatoire. Il fallait montrer ces pièces, c’était une évidence.

Créé: 03.09.2018, 10h16

Infos pratiques

Lausanne, Plateforme 10
Du 31 août au 9 septembre,
lundi-vendredi (18h-21h), samedi-dimanche (10h-18h).
Réservation obligatoire, entrée libre
www.mcba.ch

Un trait d'union entre Lausanne et Riehen



À Lausanne, Bob Wilson (en photo ci-dessus) a travaillé sur la lumière, l’espace, la musique mais encore la rareté comme autant d’indices amenant à l’œuvre de Balthus (1908-2001). À Riehen, c’est dans une grande rétrospective que la Fondation Beyeler déroule l’univers singulier du maître de Rossinière. Mais entre ces deux expositions, un trait d’union, son chef-d’œuvre monumental: «Le passage du Commerce-Saint-André». Réalisée entre 1952 et 1954, la toile, toujours en mains privées est en dépôt longue durée à la Fondation Beyeler, trônera donc dès dimanche à la plus belle place entourée d’une quarantaine d’autres peintures iconiques dont «Thérèse rêvant», qu’une pétition espérait faire décrocher du Metropolitan Museum de New York, ou encore «Le roi des chats», l’autoportrait en dépôt, lui, au Musée cantonal des beaux-arts à Lausanne. Dans les entrailles de Plateforme 10, c’est une reproduction du «Passage du Commerce-Saint-André» qui clôt le parcours signé Bob Wilson. À la fois théâtre du mystère, temps arrêté sur une rue et récit autour des différents âges de la vie, la complexité de l’œuvre a inspiré l’Américain, jubilant à l’idée de «cette surprise de fin de parcours».

Riehen, Fondation Beyeler
Du 2 septembre au 1er janvier 2019
www.fondationbeyeler.ch

Après le MCBA et Balthus, place au Mudac

Deux immenses artistes sur une même affiche. «Balthus Unfinished» signe le retour à Lausanne du grand metteur en scène de théâtre et d’opéra. Pour éclairer les œuvres inachevées installées dans les sous-sols du futur MCBA, la famille de Balthus a eu la bonne idée de contacter Robert – dit «Bob» – Wilson. Et de confier la scénographie de cette exposition à ce plasticien d’avant-garde et créateur visionnaire qui partage sa vie entre la France et les États-Unis, où il a créé, en 1992 dans les Hamptons, The Watermill Center, un incubateur interdisciplinaire et laboratoire d’idées qui nourrit ses créations. Né en 1941 au Texas, l’artiste américain obtient une consécration internationale, en 1971 en France, avec son spectacle «Le regard du sourd». En 1993, il reçoit le Lion d’or de la sculpture à Venise. La même année à Vidy, il créait l’événement avec Isabelle Huppert dans le rôle-titre de son «Orlando», d’après Virginia Woolf.

En 2022, ce sera du côté du futur Mudac que le scénographe Bob Wilson devrait à nouveau faire sensation. La directrice du Musée de design et d’arts appliqués contemporains, Chantal Prod’hom, l’a dévoilé jeudi face à la presse: l’Américain créera l’exposition inaugurale qui signera l’arrivée de l’institution lausannoise dans ses nouveaux locaux de Plateforme 10. Comme son nom l’indique, «A chair and you» promet une plongée dans l’univers de la chaise avec l’exposition de près de 300 sièges de designers reconnus et de jeunes créateurs, amassés par le collectionneur genevois Jean-Paul Barbier-Mueller.

Gérald Cordonier

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