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Bacon au-delà des tourments

Exposé en majesté au Centre Pompidou, à Paris, le peintre britannique (1909-1992) s’est battu avec force dans l’arène de la figuration, à la recherche de l’intensité des êtres.

L'exposition du Centre Pompidou à Paris s'appuie sur une soixantaine de tableaux dont douze immenses triptyques.
L'exposition du Centre Pompidou à Paris s'appuie sur une soixantaine de tableaux dont douze immenses triptyques.
CENTRE POMPIDOU PHILIPPE MIGEAT

Touché par la beauté, ému par les mouvements de la bouche, fasciné par la brillance et les couleurs susceptibles d’en sortir, Francis Bacon aurait tant aimé peindre ces éclats comme Monet savait saisir ceux d’un coucher de soleil! Mais le Britannique exposé en majesté à Paris triturera les chairs, manipulera leurs tourments, emprisonnera des êtres mutants dans des cages, en lancera d’autres dans l’arène et exhibera leurs dislocations, leurs contorsions comme leurs ébats. On n’en jette plus? La liste donne envie de fuir. Très sobre, l’exposition du Centre Pompidou invite à rester. De faire front devant ces bouches rugissantes, ces oiseaux de proie sans pitié, ces torrents de sang posés sur des couleurs sobres criant leur innocence. Et de comprendre ces réalités vitales, réinventées dans la chair par un philosophe de la figuration.

Bacon, cet ado chassé par un père l’ayant surpris en train d’essayer la lingerie de sa mère, cet autodidacte au début de carrière difficile, passé crack dans les salles des ventes, ce peintre figuratif au royaume de l’abstraction, n’a cessé de réfléchir à l’art de représenter. Et… volontiers théâtral dans ses interviews, il l’a dit, semant de nombreuses phrases-chocs, servant son propre jeu. «Nous sommes de la viande, lançait-il. Nous sommes des carcasses en puissance. Si je vais chez le boucher, je trouve toujours surprenant de ne pas être là.» L’artiste assurait aussi ne pas comprendre pourquoi ses peintures étaient considérées comme horribles. «J’ai toujours été marqué par l’horreur, mais je n’y pense jamais. Le plaisir est une chose si multiple… et l’horreur aussi.»

À la fin des années 20, lorsque le jeune Britannique se lance, son chevalet n’est autre qu’un miroir reflétant la situation désespérée d’un peintre qui veut représenter dans un monde où l’image photographique et filmée a déjà pris l’avantage. Comment saisir la réalité, comment fixer l’apparence sans tomber dans l’illustration? «C’est l’un des grands combats, disait-il, et l’une des grandes joies d’être un artiste figuratif.» En créant six chapelles littéraires, six respirations et autant d’influences comme Eschyle et sa description des furies, l’exposition parisienne cherche à célébrer le bibliophile – 1300 ouvrages accumulés en une vie. Mais c’est surtout le génie de la peinture qui enthousiasme, ce maître du gore, ce metteur en scène du trash si saisissant et parfois si insaisissable. Bacon disait peindre sa propre vie. Tournant en circuit fermé autour des vingt-deux dernières années, le parcours du Centre Pompidou en donne la preuve. Les débuts sont classiques, un autoportrait, mais la suite se trame en une soixantaine de tableaux dont douze immenses triptyques, dans un étrange mélange d’intranquillité et de placidité.

On est en 1971. L’admirateur de Cimabue, Rembrandt et Vélasquez est à Paris pour les honneurs d’une consécration internationale au Grand Palais. Mais la veille du vernissage, la tragédie le rattrape: son compagnon George Dyer se suicide aux barbituriques dans leur chambre de l’Hôtel des Saints-Pères. La suite est crue, même littérale: dans le premier des trois «triptyques noirs», Bacon peint son amour défunt sur la cuvette des toilettes, siège de son dernier souffle. Et déjà, il y a ces flèches au sol comme sur une scène d’enquête policière, comme l’indice d’une autopsie de la réalité. Dans le second, prêté par la Fondation Beyeler à Riehen, une figure se détache de son portrait, une autre se recroqueville en position fœtale, une autre encore gravit les escaliers de l’hôtel: l’univers bascule, dans son acide sobriété. Le fond couleur rose le souligne, cruellement lucide. Le troisième triptyque remonte le cours de l’histoire des deux amants, jusqu’à la rencontre et la fusion de leurs deux corps.

Des portraits à une scène de rue désincarnée, des autoportraits à cette surprenante dune de sable se liquéfiant dans une forme presque humaine, le chromatisme se fait de plus en plus explosif. Jaune. Orange. Rose. Rouge sang. La danse macabre accélère, décélère, portée par des œuvres rares – un seul pape, icône d’un athée qui en a pourtant peint plus d’une quarantaine. Jusqu’à sa dernière toile, l’évanescente «Study of a Bull» (1991). Francis Bacon n’a eu de cesse de réinventer la matérialité charnelle des êtres pour disséquer leurs vibrations, leur intégrité, et exhaler leur intensité.

Paris, Centre Pompidou. Jusqu’au 20 janvier 2020, tous les jours sauf les mardis (11 h-21 h).

www.centrepompidou.fr

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Zoom: Le monde selon Roger Ballen

Si la saison 2019-2020 des expositions parisiennes ressemble beaucoup à une anthologie compilant les ténors de l’histoire de l’art, le détour par la Halle Saint-Pierre amène un autre souffle. Ouvert en 1995 aux pieds de la butte Montmartre, l’espace ressource le regard en piochant dans les marges de la création contemporaine. Art brut. Art singulier. Art hors normes. Les frontières bougent et se nourrissent au fil des expositions comme dans le carrousel cauchemardesque de Roger Ballen, artiste inclassable, qui fait valser réalité et fiction dans un terrifiant huis clos.

Roger Ballen travaille sur plusieurs médiums pour créer un univers au bord d’un gouffre.
Roger Ballen travaille sur plusieurs médiums pour créer un univers au bord d’un gouffre.

Établi en Afrique du Sud depuis des décennies, l’Américain – photographe connu pour explorer la face cachée de l’humanité et vu à l’Élysée, à Lausanne, en 2012 – a fait de l’espace de la Halle Saint-Pierre sa propriété d’artiste. Orchestrant la provocation et effaçant même la notion du temps qui passe pour une confrontation directe avec un monde qui ne tourne pas rond. Un monde délavé, atomisé, paralysé par l’effroi, devenu un terrain vague sur lequel l’homme erre, désemparé, hébété, comme définitivement privé de sa capacité de ressentir. On y pénètre comme dans un train fantôme passant du côté obscur de la force, et on y avance comme dans une maison hantée. Croisant des poupées décapitées, des mannequins démantibulés, des animaux empaillés, des ossements et autant d’objets poussiéreux, au bout de leur vie. Roger Ballen fusionne plusieurs médiums, la photographie (qu’il retouche et scénarise), le dessin, l’installation, la vidéo, dans cette œuvre totale. Aussi surréaliste et tragicomique que terriblement oppressante! F.M.H.

Halle Saint-Pierre, 2, rue Ronsard. Jusqu’au 31 juillet 2020, tous les jours.

www.hallesaintpierre.org

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