Quand la Lune atterrit au salon

DesignL'art et les sciences se sont rencontrés dans l'espace. En résultent des objets au design de vaisseau spatial qui nous font voyager dans nos quotidiens.

«La radio dans un sac» de Daniel Weil, ou l’idée d’isoler les composants.

«La radio dans un sac» de Daniel Weil, ou l’idée d’isoler les composants. Image: D. WEIL/DR

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Carrossé comme une fusée et perché sur trois pattes graciles, le presse­citron le plus célèbre de l’histoire du design serait-il descendu tout droit de la Lune avec les gaz d’Apollo? La ferveur populaire s’en accommoderait bien, mais son créateur l’Américain Philipp Starck prend un malin plaisir à ne pas livrer ses sources. Exception faite d’une légende personnelle nouée autour d’un set de table griffonné de ses premiers projets alors qu’il dégustait un plat de calmars sur une île italienne! La preuve, aussi, que pour être significatifs, les liens tendus entre la planète bleue et la conquête de l’espace dépassent la citation directe. L’événement a bien laissé des traînées de poudre – dont quelques lampes de chevet qui se prennent pour des scaphandres de cosmonaute –, mais le LEM (module lunaire), ses excursions et son potentiel ont surtout lesté une nouvelle façon de penser les objets, l’espace intérieur, les matériaux et la relation à un extérieur désormais affranchi de ses limites.

Le «Juicy Salif» de Philipp Starck est souvent comparé à la forme d’une fusée. DR

La «machine à habiter», réfléchie et conçue à l’échelle humaine par Le Corbusier au début du XXe siècle, c’est fini! Et la machine, tout court, ne fait plus loi, c’est un monde cybernétique qui se profile. Certains, dont le designer Joe Colombo (1930-1971) l’ont même pressenti, n’ayant pas attendu le moonwalk de Neil Amstrong pour lancer sa propre conquête spatiale. L’Italien commence par inventer le futur en 1952, avec sa «cité nucléaire», une sorte de ville autonome capable de se régénérer d’elle-même. Il va ensuite développer cette notion de cellule, prônant la modularité et dessinant l’habitat moderne. Un téléviseur accroché au plafond. Des objets mobiles. Une cellule de nuit. Un meuble-conteneur proposant un dressing comme un tourne-disque, un bar et un cendrier. On dirait l’intérieur fonctionnel et pratique d’un vaisseau spatial? Plus flagrant encore… Joe Colombo va au bout de son idée, imaginant en 1971 une «unité d’habitation autonome», combinant les blocs-cuisines, salle de bains et chambre à coucher. Le tout relié par des tuyaux pour l’alimentation en eau et en électricité.

«Aller sur la Lune a été un moment extrêmement important non seulement pour l’imaginaire collectif, mais la prouesse a été déterminante dans notre compréhension du monde, notre façon de le concevoir et de le penser. On a vu la Terre depuis l’espace, on a pris conscience d’être à l’intérieur d’une immensité extérieure», analyse Jeanne Quéheillard, professeur d’histoire et de la culture du design à l’Écal. Cette nouvelle focale, celle de la liberté, importe pour qui bâtit et pense le bâti. D’ailleurs «The Whole Earth», fer de lance de la contre-culture américaine louant le do-it-yourself, ne dit pas autre chose dans son édition de 1968 avec l’iconique image de la planète bleue en couverture. «Cela signifie à la fois que la conquête spatiale va stimuler le développement de nouveaux matériaux, qu’elle va faire intervenir la notion d’écologie dans la pensée collective – en la voyant d’en haut, on a pris conscience d’un devoir de protection de la Terre – et que l’habitabilité du monde devient un enjeu. Or de quoi parle le design? rappelle l’historienne. De ça, de la façon dont on habite son environnement.»

Prise dans la vague soixante-huitarde libertaire et, dans le même temps, phagocytée par la nécessité de débattre de tout, la France a lancé l’Institut de l’environnement. La tentative d’enseigner l’architecture et le design différemment durera trois ans, mais le mouvement est en marche! À travers le rapprochement de la Terre et de la Lune, la pensée s’est affranchie de la notion de concept pour se vouer à l’appréhension de l’espace. «Si les artistes ont représenté la possibilité d’aller dans la Lune avant que les scientifiques aient pu le faire, tout d’un coup on n’est plus dans la science-fiction, relève la professeure de l’Écal. La science n’est plus éloignée du monde de l’art, et inversement. On vient de voir des images de gens qui sont allés sur la Lune, qui nous ont parlé et on a basculé dans un monde de la transmission sans fil, celui de la légèreté, de la non-gravité. Un exemple? C’est celui de cette concomitance entre les sciences et les arts, celui de l’«Allunaggio» des frères Castiglioni (1965), un drôle de siège à trois pieds.»

Au-delà de cette autre lecture de l’espace, des formes ou de l’image pure, la recherche spatiale a ouvert de nouveaux champs d’exploitation des matériaux. Les résines. Les céramiques. Et surtout une manière différente de produire des objets. «Observons de près ce vaisseau qui s’est posé sur la Lune, insiste Jeanne Quéheillard. Très simple, il fait un peu bricolé! On dirait une sorte d’amalgame de plein de choses reliées entre elles par des fils, et c’est tout juste si l’on ne se dit pas: c’est quoi ce truc?» Il semble pourtant avoir fait école. L’historienne cite le Centre Pompidou à Paris (1977), édifice affichant toutes ses viscères ou encore «La radio» livrée en pièces détachées dans un sac plastique par Daniel Weil (1981). «Si l’aérospatiale est dans la nécessité d’isoler les pièces pour avoir un accès direct à celle qui serait défectueuse, designers et architectes, se mettent eux aussi à séparer les composants après avoir longtemps travaillé sur l’esthétique de l’enveloppe. On peut donc dire, conclut Jeanne Quéheillard, que le fait d’être allé sur la Lune a cristallisé des idées déjà présentes chez les designers et les architectes, ouvrant et montrant la voie d’un monde cybernétique.»

Créé: 13.07.2019, 20h11

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