Mary Shelley a suturé son héros pour l’éternité

LittératureEn 1816, une miss britannique de 18 ans créait «Frankenstein» au bord du Léman, à Cologny.

Boris Karloff incarne cinq fois la créature, notamment dans les classiques de James Whale, qui accréditent à tort l’image du monstrueux zombie ânonnant. (Archives)

Boris Karloff incarne cinq fois la créature, notamment dans les classiques de James Whale, qui accréditent à tort l’image du monstrueux zombie ânonnant. (Archives) Image: Keystone

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La douce Mary Shelley l’ignore, ce matin d’été 1816, la brune londonienne va épouvanter le monde depuis les bords du Léman. Dans un carnet personnel, la fraîche épousée se souvient d’un réveil radieux après un cauchemar pénétrant. «J’ai trouvé! Il me faut juste décrire le spectre qui a hanté mon oreiller!» La «petite» de 18 ans se sent certaine de battre son poète de mari, Percy Shelley, ou l’écrivain fameux, Lord Byron, au concours d’histoires de fantômes qu’ils ont lancé, désœuvrés par une météo exécrable qui pourrit leur séjour à la Villa Diodati, à Cologny. La créature du Dr Victor Frankenstein court toujours sur la banquise. Pour célébrer le 200e anniversaire de sa genèse sort ces jours un somptueux fac-similé du manuscrit. Il se double d’un journal inédit de la romancière. «Que les étoiles contemplent mes larmes» (Ed. Finitude) couvre 1822-1844, les pires années de l’existence de Mary Shelley.

Son «Bien-Aimé», 27 ans, vient alors de naufrager à bord de l’«Ariel», emporté dans le golfe de Livourne. Veuve et fauchée, la jeune femme affronte une belle-famille hostile qui la prend pour une «sirène enragée», tempête beaucoup plus destructrice que celle qui rugit dans «Frankenstein ou le Prométhée moderne». Sur ce front au moins, la paternité vient de lui en être enfin reconnue. L’éplorée se console des vexations en caressant des souvenirs éthérés du fameux été en Suisse, quand Byron chantait «l’hymne tyrolien» sur les berges du lac en harmonie avec le vent et les vagues. Désormais, Mary Shelley ne songe qu’au tombeau.

Une femme d’une modernité exceptionnelle

Riche en anecdotes, ce «Journal d’Affliction» dépeint une femme d’une modernité exceptionnelle. Fille d’une féministe et d’un philosophe, l’indépendante écrit en grec, italien ou français, cite ses auteurs de chevet en version originale, Cicéron, Coleridge, Almogávar, etc., affiche des vues anticonformistes. Pourtant, longtemps, pour cause d’écrits expurgés de son vivant, l’histoire n’a retenu de cette paria de la haute bourgeoisie qu’une figure de l’ombre sacrifiée sur l’autel de l’amour conjugal. «Une arriviste bornée, bigote par désir de respectabilité et indigne de son époux», note en postface l’historienne Constance Lacroix. À l’injustice criarde se substitue le penchant de Mary pour des flirts fantastiques avec un entre-deux-mondes qui l’apaise. Percy y habite, croit-elle, aussi mort vivant que le cadavre couturé de son savant fou.

Cette dimension surnaturelle explosait dans «Frankenstein», tempérée de fine mansuétude humaniste pour la créature hybride. Sur ce point, les experts se bagarrent toujours. Les uns y voient une tendresse amoureuse encouragée par Percy. D’autres, comme l’universitaire Anne K. Mellor, le fait que «le mignon Pecksie ne prenait pas son épouse au sérieux et la voyait comme une étudiante certes raisonnable, mais pas tout à fait dégrossie». Qu’importe. La postérité donne raison à Frankenstein, sa créature et sa créatrice. Car le septième art a phagocyté le mythe, multiplié ses avatars respectueux ou hétéroclites, de la pure S. F. «Blade Runner» au kitsch «Rocky Horror Picture Show». Sociologues, philosophes ou scientifiques ont été galvanisés par le Prométhée moderne. Outre-tombe, Mary Shelley n’en a toujours pas fait le deuil.

Créé: 19.05.2018, 18h56

«Les manuscrits créent un lien intime et secret avec les écrivains les plus hermétiques»

Par amour du manuscrit original, Jessica Nelson a fondé, en 2012, les Éditions des Saints Pères avec Nicolas Tretiakow. Ces jours, l’éditrice publie le fac-similé du «Frankenstein» écrit par Mary Shelley à la Villa Diodati en 1816.

Que vous a appris ce manuscrit?

L’écriture résiste à nos yeux moins agiles qu’il y a deux cents ans, semble aussi ardue à déchiffrer que celle de Proust – réputé en la matière! Mais
au bout de quelques séances les manuscrits créent un lien intime et secret avec les écrivains les plus hermétiques. Il faut frapper à la porte, insister.


Qu’indique alors Mary Shelley?


Que la main de l’homme de sa vie, Percy Shelley, persiste en filigrane sur sa création. Non pas que son époux puisse être crédité en coauteur. Mais il se dévoile en éditeur attentif qui exige des amendements au texte. Pour Mary se devine une aventure fusionnelle, à la fois littéraire et amoureuse. C’est une toute jeune fille de 18 ans qui vit avec une intensité exacerbée, subjuguée par ce poète encore traumatisé par le suicide de sa première épouse, vingt jours avant leurs noces. Dans le travail, elle réconcilie la femme et l’artiste. Bon, scruter le manuscrit ne m’a pas non plus ouvert leur chambre à coucher!

La calligraphie témoigne-t-elle des conditions climatiques horribles?

Frigorifiée, Mary Shelley? Je ne m’y hasarderai pas, sa plume ne tremble pas, l’écriture penchée à droite, indique une romancière déterminée. Elle veut finir son histoire, et même épater la bonne petite société! La calligraphie montre cette excitation à gagner leur fameux concours plus que les nuits glacées par la tempête.


Des intentions inédites se devinent-elles dans les corrections?


À mon sens, une des erreurs les plus communes sur «Frankenstein» vient de la perception du monstre. Ainsi dans les ratures. Les corrections d’adjectifs dans les descriptions de la créature notamment, indiquent de manière significative que Mary Shelley ne cherche pas à fabriquer une créature bestiale, unidimensionnelle, elle lui laisse de l’humanité. L’ironie veut que le grand public mélange souvent Frankenstein et sa créature! Au fond, le monstre a supplanté son auteur.

À l’époque, son joli succès ne laissait pas présager cette pérennité.

Effectivement, Mary Shelley, si elle n’a pu vérifier la persistance de ce seul et unique roman, se consolerait de voir sa descendance sur des dizaines de générations. Jusque chez un jeune auteur comme Maxime Chattam, qui y voit «la mère d’un nouveau genre».

En chiffres

50 000 Le tirage par an maintenu de 2007 à 2016 pour «Frankenstein», premier des classiques gothiques avant «Dracula» et «Dr Jekyll et Mr Hyde».

6%

Le pourcentage estimé de la participation de Percy Shelley
au premier manuscrit de «Frankenstein».

7000

Le tirage estimé en 1851 de «Frankenstein», soit plus que la totalité des ventes des poèmes de Percy Shelley. Le premier tirage, en 1818, était de 500 exemplaires.

2,4

La taille, en mètres, de la créature. Le Britannique moyen mesure 1 m 80.

20

L’âge de Mary Shelley lors de la publication de «Frankenstein», soit, selon «The Observer», le plus jeune auteur d’un classique du monde occidental, avant Hemingway, London, Grass, etc.

Source: The Guardian/The Observer

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