Les arts vivants appellent à une «néorenaissance»

La Bâtie – Festival de GenèveDeux titres signés respectivement Julie Beauvais et La Ribot transcendent les contraires.

August Schaltenbrand, précurseur d’une ère «post-binaire» dans «Orlando».

August Schaltenbrand, précurseur d’une ère «post-binaire» dans «Orlando». Image: HORACE LUNDD

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C’est désormais indiscutable: le transdisciplinaire règne en maître sur les arts vivants. Dans la programmation avisée de cette Bâtie 2018, on serait bien en peine de classifier les titres qui s’enchaînent bon train sous les labels conventionnels de théâtre, danse, concert, performance, installation, architecture, voire même spectacle. Une large majorité d’entre eux combinent en effet les caractéristiques de ces différentes catégories, devenues pour le coup obsolètes, contestant leurs frontières autant que leur bien-fondé.

En revanche – ou de surcroît –, ils interrogent dans une mouvance quasi unanime la notion d’altérité, qui régirait nos rapports à l’étranger, à la nature, au sexe opposé, au handicapé, bref à la différence. Estomper cette dernière, la valoriser ou carrément la nier revient comme un principe en voie de se poser en norme!

Refus des clivages

L’artiste et metteure en scène romande Julie Beauvais – dont on avait admiré le «Krãsis» durant La Bâtie 2014 – fait œuvre sur le terrain de la «post-binarité». Appliqué à la distinction des genres masculin et féminin, le concept introduit un «nouveau paradigme» qui dépasse la dichotomie. Or, rien n’empêche qu’on l’étende à tout domaine dont on refuserait aujourd’hui le fonctionnement clivant. «Quelles que soient les catégorisations, le slash (/) est injustifiable», écrit à ce sujet la féministe valaisanne Caroline Dayer.

Le grandiose opéra hybride «Orlando» prend racine dans le roman éponyme de Virginia Woolf, qui racontait en 1928 les transformations sur quatre siècles d’un personnage hermaphrodite et nomade. Nonante ans plus tard, Julie Beauvais a sillonné la planète avec la vidéaste Horace Lundd à la recherche de sept Orlando contemporains. D’une durée de quarante-neuf minutes, sa création s’articule en sept vastes écrans affichant sur leurs deux versants les androgynes recrutés à Berlin, Kinshasa, Marfa, Londres, Varanasi, Lisbonne et Chandolin. Filmé en pied, à l’aube, devant un horizon tour à tour champêtre, urbain, maritime ou montagneux, chaque modèle effectue, les yeux clos, un mouvement d’expansion excessivement lent, tandis que, derrière «iel» (pour «il» et «elle» à la fois), les nuages, vagues, oiseaux ou voitures poursuivent leur course en temps réel.

Au milieu de l’heptaèdre formé par les panneaux mis bout à bout, deux musiciens du cru interprètent en alternance la composition sonore de Christophe Fellay. Si les spectateurs déambulant côté extérieur projettent une ombre qui vient traverser les sept fantômes éternels, ceux qui se regroupent au centre, eux, finissent par se contempler les uns les autres comme ils contemplent, au-delà, les ambassadeurs d’une humanité enfin débarrassée de ses «stéréotypes, préjugés et stigmatisations», selon la feuille de salle.

Arbres de Madère

Les images XXL projetées en fond de scène du «Happy Island» créé mercredi au Grütli par la chorégraphe hispano-genevoise La Ribot représentent pour leur part des arbres millénaires dans la brume, agités par le vent de Madère. Au devant, cinq membres de la compagnie inclusive portugaise Dançando com a Diferença (coproductrice du projet) déploient leurs propres mouvements de branches et de feuilles, tantôt tremblotants ou fluides, résolument indomptables en tous les cas.

Vêtus de costumes extravagants, sortes d’habits de lumière rouges ou dorés, les interprètes se montrent dans leur spécificité – invalidité, handicap mental, morphologie hors-norme – qui peu à peu se confond avec le vivant à l’état brut. À tel point que «les personnes deviennent des lieux et les lieux des personnes», lit-on dans le programme. Comble de liberté, l’individu s’assimile ainsi à l’île, entraînant l’objet artistique dans le même sillage.

En conclusion de ce «Happy Island» dévoilé mercredi en première mondiale, les danseurs brandissaient des réflecteurs de lumière vers la salle. Pour le public, l’effet miroitant du geste apposait son vaste signe égal dans l’équation prépondérante du moment.

«Orlando» Parc du château de Voltaire, Ferney-Voltaire, ve 14 sept. à 21 h, sa 15 à 6 h «Happy Island», Le Grütli, ve 7 sept. à 21 h, sa 8 à 21 h, di 9 à 19 h, www.batie.ch

Créé: 06.09.2018, 18h51

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