Pulsion sauvage

ENCORE!Spécialisé dans le monde animal, le photographe David Yarrow capte des images que l’on dirait surgies du fond des âges.

Le mâle de 48 ans nommé Lugard est sans doute le plus grand éléphant vivant. Il a été photographié en 2017, dans la réserve Tsavo, au Kenya. Il ne porte pas de puce et ne peut être repéré que par la voie des airs.

Le mâle de 48 ans nommé Lugard est sans doute le plus grand éléphant vivant. Il a été photographié en 2017, dans la réserve Tsavo, au Kenya. Il ne porte pas de puce et ne peut être repéré que par la voie des airs. Image: David Yarrow

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Normalement, il voyage avec bien soixante kilos d’objectifs et autres trépieds. Ce matin-là pourtant, le photographe David Yarrow arrive à Cointrin avec un seul petit sac pour le week-end. Il rentre à peine d’Islande, où il a photographié des chevaux sauvages dans la tempête de neige, part pour Los Angeles préparer sa prochaine exposition et ne passe en Suisse qu’en coup de vent : il vient déjeuner à Crans-Montana avec Jean-Claude Biver, le patron du pôle horloger du groupe LVMH, avec qui il vient de réaliser une campagne publicitaire spectaculaire pour Tag Heuer, sur laquelle Cara Delevingne figure avec un lion. Deux regards félins côte à côte – ou presque.

L’Ecossais David Yarrow est un photographe atypique. Revenu en 2007, à la quarantaine passée, à l’objectif, son premier amour professionnel, il s’est spécialisé dans les photographies animalières monumentales, où de fabuleux éléphants (ou lions, ou buffles, ou ours blancs…) semblent surgir du fond des âges. De sa carrière dans la banque privée, il a gardé un solide sens des affaires. Avec un modèle très personnel de tirages en séries fortement limitées (12, vendues chacune à quelque 20'000 fr. en moyenne), il se profile aujourd’hui comme l’un des artistes les plus cotés sur le marché. Sa photographie «Mankind», prise au Sud-Soudan en 2014, représente un campement Dinka, ce peuple de pasteurs agriculteurs qui élèvent des vaches aux longues cornes pointues. La composition esthétique coupe le souffle, avec de frêles figures humaines prises dans un entrelacs de cornes en camaïeu. «Une version de l’enfer de Dante…» commente-t-il. Le tirage s’est vendu à plus de 100 000 fr. lors d’une vente aux enchères de photographies chez Sotheby’s, à Londres, en mai 2017. Qui dit mieux?

David yarrow avec blessure professionnelle... Il s'est abîmé le front contre les barreaux de la cage le protégeant, quand le lion s'est rué dessus

Devant son thé avec vue sur tarmac, David Yarrow raconte sa quête de l’image unique avec franc-parler et humour. Il sait qu’il fait jaser avec son chiffre d’affaires de près de 15 millions de francs l’an dernier (dont il reverse 1,3 million à diverses causes environnementales), mais il est heureux de se donner les moyens de chasser au bout du monde le portrait léché – «pinsharp», insiste-t-il, fabuleusement net – d’un animal sauvage dans toute sa puissante splendeur – et son indicible fragilité. Ambassadeur des appareils de photo Nikon et des voitures Lands Rover, fortement impliqué dans l’organisation Tusk qui œuvre pour la sauvegarde de la faune et l’éducation en Afrique, il passe sa vie entre deux avions. Ce jour-là, il porte un élégant costume bleu un brin dandy, mais un bracelet ethno à billes de bois au poignet rappelle le constant attrait de l’aventure.

Alors, racontez! Comment c’était de photographier Cara Delevingne, une des plus belles femmes du monde?
Elle est très professionnelle. Elle a un visage extraordinaire, qui peut changer d’expression en une fraction de seconde. Et ces yeux! Tout est dans son regard. Nous nous sommes levés à 5 heures du matin pour la séance de maquillage avant le lever du jour et je lui ai juste dit: «we’re gonna kill this» (on va casser la baraque). Elle m’a répondu: «Évidemment! On n’a pas fait tout ce chemin pour rien!» C’est une vraie baroudeuse, qui relève ses manches. J’ai beaucoup de respect pour elle. Et j’aime son sens de l’humour. Quand je lui ai dit, «Woaw, quelle force tu dégages!» elle a juste tourné la tête par-dessus son épaule et lâché: «Merci papa, merci maman.» J’adore cet esprit. Et comme elle m’a dit que c’était le portrait d’elle qu’elle préférait, nous sommes très amis! Je me réjouis de retravailler avec elle.


Un photographe en cage et un mannequin protégé par Kevin Richardson, l'homme qui "murmure à l'oreille des lions": voici comment a été prise l'image publicitaire pour les montres TAG Heuer.

D’où est venue cette idée de juxtaposition entre la femme et le fauve?
Je voulais une image super-puissante. Une photo qui capte l’attention et ne vous lâche plus. Cara adore les lions depuis toujours. Et moi, j’avais en tête ce portrait de buffle que je venais de prendre dans le parc de Yellowstone. «Il faut imaginer que c’est Cara», ai-je dit à Jean-Claude Biver. C’est exactement ce type de puissance, en contre-plongée, que je voulais. Du coup, il fallait que le lion soit derrière, avec la netteté sur elle. Il a fallu mesurer très précisément pour calculer les distances idéales: quatre mètres entre elle et l’objectif, trois entre elle et le lion. Et cette lumière venue de derrière moi, qui a soudain jeté ces ombres pour que personne ne puisse doute de l’authenticité de cette image. Aucun montage n’aurait permis cet effet. Nous avons eu la chance de tout capter en une journée.

Quant à la préparation, elle prend des mois, non?
Je connais bien le zoologiste Kevin Richardson, le propriétaire du refuge Wildlife Sanctuary, ce refuge pour lions près de Pretoria, celui qui est connu pour chuchoter à l’oreille des fauves. Je suis ambassadeur de sa réserve, avec Charlène de Monaco. C’est lui qui nous a conseillés et accompagnés. J’ai déjà plusieurs fois photographié le beau mâle nommé Vayetze, notamment lors de ma campagne pour Nikon, l’été dernier. C’est le lion le moins dangereux de la réserve – et d’ailleurs les femelles sont autrement plus redoutables.

Le lancement de la campagne a été retardé, car un accident est survenu dans la même réserve, en Afrique du Sud, où vous avez travaillé…
La mort de cette jeune femme sortie de sa voiture est une tragédie. Quand j’ai entendu la nouvelle, la veille du jour où nous devions faire la fête pour célébrer cette prise de vue exceptionnelle, j’étais effondré. Moi qui venais de dire à mon équipe que j’étais épaté à quel point nous avions tout fait juste. Tout avait été exceptionnel: l’organisation, les conditions de sécurité, le professionnalisme de chacun et même cette lumière, comme un cadeau du ciel. J’adore cette photo dans l’absolu, indépendamment de l’utilisation publicitaire. Mais il était évidemment que nous devions annuler la fête de lancement, par respect de la victime et de ses proches.

Comment en êtes-vous arrivé à quitter la banque privée pour aller photographier la nature, dans sa sauvagerie. Qu'est-ce qui vous a pris?
À 20 ans, j’étais déjà un photographe passionné et je m’étais fait une réputation dans le sport, avec, surtout, cette image de Diego Maradona brandissant la Coupe du monde, à Mexico, en 1986. Mais deux ans plus tard, après avoir suivi les Coupes du monde de ski et les JO d’hiver (je me souviens encore de tous les skieurs suisses, Pirmin Zurbriggen, Peter Müller, Vreni Schneider…), j’avais un drôle de sentiment en développant mes photos: l'image était superbe… mais cinquante autres photographes l’avaient aussi. Un sens élémentaire de l’économie vous dit que, pour une demande constante, il y avait simplement trop d’offre… Et la photographie de sport reste du reportage, pas de l’art. Si belle soit une photo de Federer à Wimbledon, elle ne va pas se vendre très cher.


L'image The Usual Suspects a été prise cette année dans un bar du Montana, aux Etats-Unis, avec un loup dressé, marchant comme un mannequin sur le catwalk, et des habitants du coin sélectionnés pour leur allure Wild West.

Il faut vendre pour que ce soit de l’art?
C’est le marché qui détermine la valeur de l’art. Un artiste en est dépendant.

Vous avez donc perdu vos illusions en matière de sport…
Disons que le matériel s’améliorait tellement que nous étions de plus en plus nombreux à assurer. Et j’ai eu la possibilité de travailler dans la banque privée, où en termes de revenus, on parlait de tout autre chose. J’ai déménagé à New York et petit à petit je me suis trouvé piégé comme le hamster dans sa roue, dans un milieu où chacun cherche à avoir la plus grande maison, la plus belle voiture, la femme la plus jeune à son bras… Tant de clichés! J’avais du succès, des clients prestigieux, une boîte soudain de 35 personnes, une épouse et deux enfants… avec toutes les responsabilités qui vont avec. Je n’aimais plus ma vie… Quand j’ai divorcé (mon ex est aujourd’hui ma meilleure amie, soit dit passant), je n’ai eu envie que d’une chose: partir au bout du monde avec mon appareil de photo. En 2008 (en même temps que la chute des marchés), j’étais certain de ce que je voulais faire. Seulement je ne savais pas comment gagner va vie ainsi…

À l’évidence, vous avez trouvé depuis!
Il le fallait! Le divorce avait été difficile, mes deux enfants (17 et 15 ans aujourd’hui) étaient en école privée à Londres. J’ai connu mon épiphanie en 2010. J’allais en Afrique du Sud régulièrement, pour essayer de vraiment bien photographier de grands requins blancs. J’en ai fait des allers-retours, en juin-juillet, pour foncer louer un bateau aux aurores et rester l’objectif vissé sur le phoque, en attendant l’apparition du prédateur! Après le quatrième voyage, j’ai enfin eu l’image! Mon cœur battait: c’était elle… et effectivement, la photo a fait le tour du monde. Sauf que j’ai déchanté en recevant le chèque de mon agence: quoi? 20'000 fr? J’en avais déjà dépensé une bonne partie en frais de voyage et pour rémunérer les guides sur place. J’ai failli laisser tomber. Or, trois mois plus tard, j’ai reçu ce coup de fil d’un avocat texan, qui me demandait le prix d’un grand tirage d’art, à accrocher dans son cabinet pour montrer de quel bois il se chauffait. À tout hasard, j’ai dit 10'000 fr, en pensant avoir poussé un peu. Eh bien non! À ce prix, il m’en a pris deux. J’ai su à ce moment que je tenais le bon bout. Aujourd’hui, j’essaie de faire cinq photos vraiment extraordinaires par an.

Ce qui signifie…
Des images dont la force passe instantanément des yeux au cerveau. Des images que l’on n’oublie plus.

Vingt-deux galeries vous représentent dans le monde, dont Zurich et Gstaad…
Oui, je m’assure qu’elles sont bien approvisionnées et je me déplace pour rencontrer les amateurs. Ma petite entreprise compte aujourd’hui cinq personnes, surtout pour assurer la logistique nécessaire au type de photo que je fais.

La photographie qui a lancé la nouvelle carrière de David Yarrow, prise, après bien des essais, en Afrique du Sud en 2010

Vos photos sont incroyablement mises en scène, avec ce cadrage en contre-plongée, cette monumentalisation de l’animal.
Je dirais que la moitié le sont, mais un animal reste imprévisible et il faut compter sur sa chance. Comme pour cette photo de babouin au poil encore ébouriffé par la pluie, prise en Éthiopie, avec ces rayons de soleil en auréole. La recherche est un élément-clé de mon travail, ainsi que le contact et la confiance des gens sur place. L’équipe sur le terrain est fondamentale, car les pisteurs me renseignent sur l’animal et m’indiquent les passages probables. Nous travaillons beaucoup en cage. Ou alors avec un déclencheur à distance, avec par exemple l’appareil camouflé dans ses excréments de rhinocéros, comme c’était le cas pour le portrait de l’éléphant, au Kenya.

Quelle différence entre photographier une femme sublime et un éléphant exceptionnel?
Évidemment, avec la femme nous parlons la même langue, ce qui permet de diriger l’image. Mais paradoxalement, ça ne simplifie en rien la démarche. Car l’apparente facilité fait que chaque image a déjà été prise mille fois et qu’il est d’autant plus difficile de sublimer le modèle. Et chaque image de femme prête le flanc à une série de critiques sur l’objectivation, la ringardise ou les connotations sexistes. Avec une photo d’éléphant, il n’y a pas d’écueil culturel.

Et le choix du noir et blanc? C’est un peu votre signature…
C’est une affaire à plusieurs niveaux. Regardez l’aéroport par la fenêtre: la première chose que l’on voit, c’est la queue orange d’un avion EasyJet. Voilà exactement la distorsion que je veux éviter. Quelqu’un a dit que quand on photographie un individu en couleurs, on ne voit que ses vêtements. En noir et blanc, c’est son âme qui apparaît. J’y crois profondément. En plus, dans nos vies agitées, il y a un besoin de réduire les agressions, ce que le noir et blanc fait, en incitant à une vision plus symbolique, détachée des signaux d’une époque. Et finalement – comme Tom Ford et Andy Warhol – je soutiens que le noir est la plus belle couleur au monde, la plus riche… Bon, mais je vais aussi être brutalement honnête: la combinaison chromatique noir et blanc va dans tous les intérieurs. Vous achèteriez-vous une photo en orange et vert qui jure avec votre sofa?

Et le projet qui vous fait rêver en ce moment?
Il y en a deux. J’adorerais faire le portrait du président Poutine. J’expose au fabuleux MAMM (Multimedia Art Museum à Moscou) et j’essaie de faire jouer des contacts. Comme quoi, je ne suis pas seulement un photographe animalier… Et mon second projet de l’année est d’organiser une expédition dans le sud de la Géorgie, en novembre. C’est l’un des climats les plus rudes de la planète et il y a là un potentiel fabuleux, avec une concentration exceptionnelle de manchots empereurs.

Retrouver le prochain Encore! magazine le dimanche 10 juin dans le Matin Dimanche, ou sur encore-mag.ch. (Encore!)

Créé: 07.06.2018, 09h42

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