Art et politique déclarent la guerre au sexisme

HarcèlementTatyana Fazlalizadeh et Sandrine Salerno usent de l’affiche contre la discrimination. Interview croisée.

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L’une est une artiste de rue américaine qui placarde depuis cinq ans, dans le cadre de son projet Stop telling women to smile, des portraits de femmes dans l’espace public pour dénoncer le harcèlement de rue. L’autre est une magistrate de la Ville de Genève engagée depuis toujours pour la promotion de l’égalité. La première expose dès aujourd’hui ses monumentaux posters sur les murs de l’Usine dans le cadre du festival Les Créatives. C’est sous l’égide de la seconde que sera lancée par le biais d’affiches, le 15 novembre, une campagne de sensibilisation sur la notion du consentement intitulée Ça veut dire non. Lundi soir, Tatyana Fazlalizadeh et Sandrine Salerno participent toutes deux à une table ronde autour de la thématique du harcèlement. Interview à la croisée de l’art et de la politique.

Comment est né «Stop telling women to smile», Tatyana?

Tatyana Fazlalizadeh (T.F.): Ce projet est basé sur ma propre expérience du harcèlement de rue. J’ai rencontré, aux États-Unis, au Mexique et en Europe, des femmes qui en étaient victimes. Je les ai dessinées et j’ai ajouté, en dessous, ce qu’elles avaient à dire aux hommes qui les importunent. Ces portraits et citations ont été affichés dans l’espace public. L’idée est que tous se confrontent avec ces visages et ces voix dans le lieu où se font les violences.

Sandrine Salerno (S.S.): Ce projet est intéressant. D’abord, parce qu’il interpelle de façon visible. Ensuite, il permet de thématiser la question de la violence faite aux femmes, en créant un support pour discuter des propos sexistes et des agressions verbales ou physiques.

Qu’est-ce que cela signifie de demander à une femme de sourire?

T.F.: Demander aux femmes d’avoir l’air heureuses et jolies pour le plaisir des hommes est très empreint de sexisme. C’est contraindre leur être et leurs émotions. C’est pourquoi les femmes de mes portraits ont une mine sévère, comme lorsqu’elles se font aborder contre leur gré dans la rue.

«Ça veut dire non» utilise aussi la rue et des phrases.

S.S.: Oui, les affiches sont notamment diffusées dans l’espace public. À l’origine, cette campagne que nous coordonnons depuis trois ans a été imaginée par des jeunes filles dans les établissements scolaires post-obligatoires, victimes de propos et de gestes déplacés. L’intérêt de la démarche est de n’avoir pas été conçue par un acteur public. Les phrases font écho à des choses qu’on peut avoir entendues. Elles dépassent le slogan et permettent de recontextualiser son propre vécu.

Comment désapprendre le sexisme?

T.F.: D’abord il faut reconnaître qu’on est sexiste, ce qui est très difficile pour certains hommes. Après, il faut écouter la parole des femmes et lui donner du crédit. Les harceleurs doivent comprendre que leur comportement est inacceptable et qu’être sexiste, c’est contribuer à une société qui maltraite les femmes.

S.S.: C’est compliqué car notre société fonctionne sur le stéréotype, lequel entraîne, en pointant la différenciation avec l’autre, la discrimination. La diversité, qui peut être positive, est très rarement considérée comme un atout mais plutôt comme une difficulté. Le travail de Tatyana comme celui qu’on fait en Ville repose sur le principe d’une égalité entre les hommes et les femmes. Or le pouvoir reste très masculin. Le sexisme procède d’une vision de la société où il n’y a pas d’égalité de droits.

Est-ce que la violence envers les femmes est minimisée?

T.F.: Oui. Non seulement minimisée, mais banalisée. On l’accepte sans se poser de questions. En tant qu’artiste, ce projet est ma façon d’exprimer mon désaccord.

S.S.: Ces violences sont banalisées, voire ridiculisées. Elles deviennent acceptables parce qu’elles font partie de l’ordinaire. C’est d’autant plus difficile pour les victimes de les dénoncer.

Articuler les discriminations de genre avec d’autres formes de discriminations fait-il sens?

T.F.: C’est essentiel car elles se recouvrent. En tant que femme noire, j’expérimente non seulement le sexisme mais aussi le racisme. D’autres sont harcelées parce qu’elles sont femmes et gays. L’identité de la femme dans son ensemble est maltraitée.

S.S.: Oui, c’est d’ailleurs ce que fait la Ville depuis dix ans. Toutes les études faites sur la discrimination démontrent qu’elle s’appuie souvent sur plusieurs angles. On est rarement uniquement homophobe, par exemple. Lorsqu’on nie le droit aux autres d’aimer qui ils veulent, on a souvent aussi un biais sur les enjeux d’égalité, de couleur de peau ou de religion.

Comment l’art peut-il être une réponse au harcèlement?

S.S.: C’est un médium qui touche beaucoup de monde, d’une autre manière qu’un discours politique, contre lequel on peut être hostile de prime abord. Le premier rôle de la culture est celui de la cohésion sociale. L’artiste doit questionner la norme et les rapports sociaux, y compris en démocratie. Toutefois, l’action doit être menée dans tous les tissus de la société. Car le harcèlement s’opère aussi sur le lieu de travail ou dans l’espace privé. Il doit y avoir une prise de conscience, à la fois individuelle et collective.

T.F.: Lutter contre le harcèlement, c’est essayer de changer de culture, dans le sens où il est aujourd’hui culturellement accepté de maltraiter une femme. L’art est constitutif de la culture et à ce titre a une mission très particulière à mener lorsqu’il s’agit de se battre pour les droits humains. Il peut agir là où la politique est impuissante.

Qu’espérez-vous à long terme?

T.F.: Que le harcèlement de rue disparaisse! Mon œuvre n’y suffira évidemment pas, mais je pense qu’elle contribue à un mouvement actuellement très fort qui essaie de changer la société.

S.S.: Depuis dix ans, on a bien progressé. On a mis en place des outils, un cadre, une réflexion méthodique avec des acteurs publics et privés qui repose sur des fondamentaux solides. Les choses se font aujourd’hui de façon plus accélérée et immédiate qu’il y a trente ans. On ne changera pas tout du jour en lendemain, il y a encore des résistances mais on peut réussir à faire évoluer les comportements, d’autant que la parole se libère.

Harcèlement: identifier, visibiliser, résister Table ronde le lundi 13 novembre à 18 h 30 au Café des Volontaires, 26, rue de la Coulouvrenière. www.lescreatives.ch (TDG)

Créé: 12.11.2017, 18h58

L'Américaine Tatyana Fazlalizadeh est artiste de rue. (Image: DR)

Sandrine Salerno est conseillère administrative en Ville de Genève. (Image: Georges Cabrera)

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