L’art poétique éternel de Dimitri

HommageLe plus célèbre des clowns suisses s'est éteint à 80 ans. Réactions dans le milieu du spectacle.

Image: Reto Albertalli/phovea

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«En quoi souhaitez-vous être réincarné?» lui demandait la Berner Zeitung à l’occasion de ses 80 ans en septembre dernier. «En clown. Mais en clown meilleur», avait alors répondu Dimitri. Le plus célèbre des clowns suisses s’en est allé mardi soir, suite à un malaise, a-t-on appris par sa famille. Dimanche, il assurait encore son dernier spectacle, sur les planches du Teatro Monteverita, à Ascona.

C’est dans cette ville que Dimitri Jakob Müller est né le 18 septembre 1935, d’un père sculpteur et peintre et d’une mère créatrice sur textile. Après avoir été marqué à 7 ans par la prestation du clown Andreff lors d’une représentation du Cirque Knie en 1942, il trouve sa vocation. Il effectue d’abord un apprentissage de potier, puis fait ses gammes en tant qu’acrobate, danseur, musicien et comédien. Il étudie notamment le mime, avant de monter à Paris en 1958 où il devient l’élève de Marcel Marceau, qui l’engage dans sa troupe. On le retrouve rapidement en Auguste aux côtés du clown blanc Maïsse, au Cirque Médrano, à Paris. Dimitri revient ensuite au Tessin et se lance dans son premier spectacle en solo à Ascona en 1959. Son succès l’entraîne bientôt en tournée dans le monde entier. Le public se souvient notamment de ses prestations sous le chapiteau du Cirque Knie, avec lequel il a participé durant trois saisons. En 2013, il se produisait pour la dernière fois à Genève, sur la scène du Grand Théâtre, dans l’opérette de Johann Strauss La Chauve-Souris.

De nombreux prix reçus

Provenant du monde du théâtre et non du cirque, Dimitri se démarque par son style plus suggestif et absurde que caricatural, tandis que son sourire démesuré et sa coupe au bol deviennent sa marque de fabrique. C’est avec son épouse Gunda Salgo, de qui il a eu quatre enfants, que Dimitri fonde en 1971 un théâtre à Verscio, puis, en 1975, une école de théâtre. La Compagnia Teatro Dimitri voit le jour en 1978, pour laquelle il crée presque tous les spectacles. En 2000, il fonde avec Harald Szeemann le Museo Comico. L’artiste s’est vu décerner plusieurs prix, dont le prestigieux Anneau Reinhart en 1976. Il a également reçu le Prix Walo en 2000, ainsi que deux SwissAwards, en 2009 et 2013.

Réactions:

Tobias Richter, directeur du Grand Théâtre à Genève, se souvient d'un artiste qui ne suivait pas les modes: «Nous étions très amis et depuis de nombreuses années après avoir fréquenté ses spectacles alors que j’étais encore écolier. Mais dès que j’ai eu l’honneur de diriger un théâtre, je l’ai invité lui tout seul ou alors avec sa troupe. Il a même accepté de signer sa première mise en scène d’un opéra La Finta Giardinera alors que j’étais encore à Brême. Puis là-bas ou en Suisse, nous avons collaboré pour L’histoire du soldat. C’était plus qu’un grand artiste, Dimitri c’est un être qui impressionne par sa simplicité, son grand cœur, sa gentillesse, une immense personnalité ce qui explique pourquoi et comment il a pu séduire tant de publics différents et à travers les générations. Il est aussi celui qui a réussi à fondre les univers les uns dans les autres, celui du cirque, du théâtre, de la musique avec une rare simplicité et avec un naturel incroyable. Vraiment un personnage unique! La musique, il la ressentait, il l’appréhendait presque en autodidacte, mais j’ai toujours été très impressionné par la conscience qu’il avait de ses moyens et de ses capacités. Très humble. Modeste avant tout. Il se sous-estimait presque. Authentique, il ne suivait pas les modes mais il a réussi à créer son propre genre. »

Pour l’humoriste et comédien Emil (Emil Steinberger), «on pouvait parler des heures des problèmes du monde, du théâtre, des artistes mais… jamais avant 15 h, il avait toujours quelque chose à faire avant. On voyait l’artiste – unique – sur scène mais derrière, il y avait ce travailleur acharné, il y avait cette volonté d’obtenir et de donner le meilleur.»

Metteur en scène de la prochaine Fête des vignerons, internationalement connu tout comme Dimitri, le Tessinois Daniele Finzi Pasca témoigne: «Dans une époque où chacun essaie de crier plus fort que l’autre, il a su donner la sensation que la tendresse avait encore sa place et de l’espace. Il l’a fait avec sa poétique en cherchant à inscrire cette tendresse dans le présent pour que les choses puissent être meilleures.»

Pour Grégoire Furrer, Fondateur du Montreux Comedy Festival, «Dimitri a vraiment et dans tous les sens de l’expression réussi à faire rire le monde. Et dans ce monde de l’humour international, il est sans aucun doute l’artiste suisse le plus connu. Alors il est clair que son parcours a été très inspirant pour moi.»

Dimitri nous avait accordé un long entretien le 18 octobre 2014, dans lequel il évoquait notamment le rôle éminemment poétique du clown. Retranscription:

Ah ça, il a du chien, Dimitri. Si les 79 ans qu’il affiche au compteur ont quelque peu rétréci sa charpente, on est d’abord frappé, en lui serrant la main, par une prestance hors du commun. Une élégance naturelle qu’il cultive en assortissant son pull au vert gris de ses yeux, en arborant au doigt une énorme bague qu’il confie tenir de son sculpteur de père, en portant l’ongle long — «pour la guitare» — mais surtout en donnant à ses traits une expression infailliblement racée. Qu’il écoute, observe ou cherche ses mots dans un français qu’on sent acquis sur le tas. «Vous êtes plus beau que je ne l’imaginais!» ne peut-on étouffer juste après les présentations, dans le foyer du Théâtre de Carouge, où il s’est produit la semaine passée dans un Dimitri Clown récapitulatif de ses facéties. «Ah? Merci pour le compliment!» chante-t-il dans un accent qui marie Verscio et Rapperswil. Et puis, ni une ni deux, le clown au long cours embraie sur la énième interview de sa carrière. On s’imprègne de son anthroposophie discrète.

Vous avez toujours su, dites-vous, que vous vouliez devenir clown. Qu’est-ce qui vous attirait, enfant, dans cette activité?

J’ai toujours eu l’envie de faire rire. Les enfants passent souvent pour comiques aux yeux des adultes, à cause de leur maladresse, de leur innocence. Chez moi, c’était un peu plus poussé. A 7 ans, on n’a pas beaucoup conscience de soi. Mais je déduisais que je devais être drôle si les gens rigolaient. Et faire rire les autres m’a toujours donné du plaisir. Quand, à ce même âge, j’ai vu le clown chez Knie, j’ai compris qu’on pouvait en faire un vrai métier.

Quel genre de choses vous fait rire, vous?

Plein. De Charlot au petit chat maladroit qui s’amuse. L’innocence sous toutes ses formes. Si le handicap est un phénomène triste, les obstacles, la maladresse font énormément rire. Mais il faut prêter l’œil. A force, on développe une antenne. Et quand elles viennent à manquer, on invente spontanément les situations comiques.

Etre clown, c’est conjuguer la musique, le théâtre, la danse, le mime, l’acrobatie… Un art total?

On peut appeler ça comme ça, oui. Mais en gardant à l’esprit qu’il existe toutes sortes de clowns différents. Des qui parlent, même si on ne peut les assimiler aux comiques. Des qui miment en silence. Des funambules, d’autres instrumentistes, dont les gags se fondent sur la musique. Ceux qui touchent un peu à tout s’approchent de l’art total, du Gesamtkunstwerken allemand. Est-ce mon cas? J’ai bien un rêve, le désir de réaliser quelque chose. Mais je n’ai jamais marqué de volonté particulière, je n’ai jamais visé un objectif précis. Mon idole, le grand maître Grock, me servait de modèle. J’ai marché dans ses traces. Après, il faut surtout s’adapter à son propre talent individuel. Mon rêve, je cours encore après, même si je l’ai réalisé en partie.

Pensez-vous que l’art du clown a beaucoup évolué au cours des siècles ou??qu’il demeure hors du temps?

C’est clairement un art atemporel. On y décèle des modes, qui penchent plus ou moins vers le stand-up comedy ou le slapstick. Les artistes qui le pratiquent aujourd’hui sont très agressifs, très rapides, parfois très spirituels. Mais ça n’a rien à voir avec la poésie du clown. Je ne suis pas contre, c’est juste une tout autre voie. Le clown à proprement parler n’a pas évolué. Il faut peut-être le regretter: il n’évolue jamais. Si on voit la poésie se faire abstraite, rompre avec le rythme, la rime, sa substance poétique, demeure la même au fil des siècles. Les émotions auxquelles elle fait appel sont éternelles. Les Grecs de l’Antiquité ne sont-ils pas tombés amoureux comme nous, n’ont-ils pas souffert pareillement? Les sentiments voyagent dans le temps. Et le savoir-faire du clown consiste à garder sa naïveté alors même qu’il est adulte, conscient. Qui sait, peut-être même intelligent.

Quelle est votre définition exacte du clown?

Dans son livre Le sourire au pied de l’échelle, Henry Miller donne cette définition: «Le clown est un poète en action.» Je trouve ça très joli. Le poète tient sa plume, pianote sur son ordinateur pour écrire. Un artiste comme Klee, par exemple, fait de la poésie en peignant. En musique, il y en a d’autres. Mais le clown émeut par l’acte, le corps. L’essentiel, bien sûr, est qu’il soit drôle. Le nez rouge, les grosses chaussures, la perruque ne suffisent pas à faire le clown. Deuxièmement, il doit se montrer poétique, artistique, original, surprenant. Enfin, il doit éveiller la sympathie. On doit pouvoir l’aimer tout de suite. La femme clown Annie Fratellini raconte comment un enfant lui a demandé un jour: «Mais un clown, qu’est-ce que ça mange?» Comme s’il était un animal, une créature d’une autre espèce!

Marcel Marceau prétendait qu’il n’y a que quelques situations comiques — et que tout est dans la manière de les combiner. Des exemples?

D’après lui, il y a autant de situations comiques que de cases sur l’échiquier, les effets résultant de leurs combinaisons. Si je fais ceci (il vide précautionneusement son verre d’eau dans la bouteille entamée puis la porte non moins soigneusement à ses lèvres pour y boire), c’est totalement absurde, n’est-ce pas? Eh bien, je crée une combinaison possible sur l’échiquier, sur des milliers d’autres. Il faut jouer d’inattendu.

A quoi résumeriez-vous votre apport principal à la clownerie?

Je fais partie d’une famille de clowns bien plus vaste que ma personne. Mais j’ai peut-être permis une chose: j’étais le premier à venir du théâtre, et non du cirque, au tout début des années 70. Cela a innové le style et rendu la frontière plus perméable entre cirque et théâtre. D’ailleurs, il s’est ensuite passé la chose inverse. Dans mon théâtre et mon école, au Tessin, j’ai créé les premières pièces dans lesquelles on introduisait des éléments du cirque — clowneries, acrobaties, jonglage… Bref, je pense avoir contribué à l’échange qui s’est développé depuis entre ces deux disciplines.

Comment avez-vous sélectionné les «temps forts» parmi vos solos «Porteur», «Teatro» et «Ritratto», en vue du spectacle actuellement en tournée?

Ce n’était pas une tâche facile, heureusement que ma fille Macha m’a aidé. Je savais d’emblée qu’il allait falloir choisir de courts extraits — les trois spectacles additionnés dureraient quatre heures et demie. Mais je suis content du résultat. Un quart au moins consiste en des nouveautés. On a longuement hésité sur le titre, passant en revue les highlights, best of, perles et autres crème de la crème! Pour finalement adopter Dimitri Clown. Au fond, les gens viennent moins voir le répertoire que la personne.

Vous êtes également peintre. Qu’est-ce que vous transmettez par ce médium?

Tout ce qui n’est pas possible sur scène l’est par le dessin. Comme balancer un éléphant dans l’espace. Même au cirque, c’est compliqué. Hercule n’y arriverait pas. Par la peinture, en revanche, je jette facilement l’éléphant en l’air! (et de montrer des reproductions au style rappelant Chagall.)

Que souhaitez-vous qu’on dise de vous dans cinquante ans?

On dira de moi ce qu’on voudra. J’ai d’autres désirs pour l’avenir. Je rêve de paix, de tolérance, d’amour. Que nous autres Suisses, qui avons la chance de connaître la paix, la démocratie, une pauvreté limitée, soyons un exemple de tolérance, de justice et même de pitié envers ceux qui souffrent.

Propos recueillis par Katia Berger (TDG)

Créé: 20.07.2016, 11h48

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Bio express

Né Dimitri Jakob Müller en 1935 à Ascona, de parents artistes, le clown Dimitri a d’abord effectué un apprentissage de potier avant de monter à Paris suivre notamment les cours de Marcel Marceau. A 23 ans, il entre au Cirque Médrano et crée son premier solo en 1959. Suivront de nombreuses tournées internationales et trois saisons avec le Cirque Knie. En 1971, il fonde le Teatro Dimitri à Verscio (TI), auquel se grefferont la Scuola et la Compagnia du même nom, puis le Museo Comico en 2000. Marié à Gunda en 1961 (1964 selon le rite anthroposophique), il a quatre enfants.

La dernière fois que…

… vous avez pleuré?

Il n’y a pas si longtemps, en regardant un documentaire sur la torture en Syrie, lors d’une réunion sur les droits de l’homme à Lugano. On sait que des gens se font torturer dans le monde entier, mais quand vous voyez des images comme celles-là, ça vous prend aux tripes. J’ai pleuré de rage, d’impuissance, mais aussi de pitié.

… vous avez trop bu?

Je ne bois pas. De temps en temps un petit verre de vin, une petite bière, mais je peux dire que je n’ai jamais trop bu.

… vous avez envié quelqu’un?

Ça non plus, ça ne m’arrive pas. Navré.

… vous vous êtes excusé?

Ça, par contre, je le fais souvent. Il m’arrive de me mettre en colère lors d’une répétition, si quelqu’un retarde le travail ou lui fait obstacle. Aussitôt après, je demande pardon.

… vous avez transpiré?

Je transpire tous les soirs que je passe sur scène (soit plus de cent par année),

Questions fantômes

La question que vous détesteriez qu’on vous pose?

Eh bien, je ne vais pas vous le dire, pardi!

La question qu’on ne vous a jamais posée?

Je crois que la réponse à cette question n’existe pas. On m’a tout demandé. Il faudrait que je compulse un nombre infini d’interviews passées! Sans compter les questions que me posent les amis, les passants, les enfants. A un clown, on pose tout le temps des questions. Il faudrait demander aux gens pourquoi!

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