L’art brut refait son monde

PublicationIl y avait une place à prendre pour un ouvrage encyclopédique sur cette énergie créative, ses défis, son ancrage international. La somme de Citadelles & Mazenod s’en empare, en beauté.

"L'art brut" compte 650 illustrations dont plusieurs pièces de l'Américain Henri Darger (1892-1973) qui a déroulé sa saga (ici un détail) opposant deux clans sur les 3000 feuilles de «In the realms of the unreal» Image: LONDRES, MUSEUM OF EVERYTHING

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C’était presque dit! Sorti des tripes, là où l’impossible s’épanouit et où la spontanéité se libère, l’art brut avait rendez-vous avec notre temps, désarçonné par un art contemporain qui ne lui parle pas toujours. Et ce rendez-vous avec nos émotions, l’art de la marge quadrillé par Jean Dubuffet il y a pile 70 ans, ne l’a pas manqué. Les accrochages se multiplient, de nouveaux temples s’ouvrent un peu partout, les collectionneurs se passionnent, les découvertes abondent et le marché, ses foires, ses galeries et ses enchères suivent sans se faire prier. De Lausanne à New York, de Paris à Tokyo, Téhéran ou Rio, cet engouement et ses effets démultiplicateurs font l’effet de crieurs s’égosillant derrière leur étal: «Qui veut mon art brut? Qui n’a pas encore son art brut?» Il y avait donc urgence à remettre de l’ordre dans ce nouvel eldorado enfiévrant les foules!

«L’art brut», somme signée par un collectif international d’experts, y répond par le poids des images – 650! – autant que par la sobriété classieuse de son titre. «Je me réjouis de ce bilan encyclopédique, abonde Michel Thévoz, premier directeur de la Collection de l’art brut à Lausanne et auteur de la préface. Il y a tellement de contributions dispersées et d’institutions qui s’y intéressent – et c’est à souligner – avec davantage de convergence que de polémiques, qu’il fallait cette mise au point exhaustive. D’autant qu’elle reflète bien cette concordance.»

Les premières pages ne font pas l’économie des fondamentaux, elles reviennent sur l’épopée exploratoire dans les lieux d’exclusion, sur les traces d’une expression renouvelant le langage des formes. Mais elles retracent aussi les antécédents, sondent les voisinages et accompagnent l’histoire sans cesse réactualisée, notamment par Lausanne, héritière de l’historique collection de Dubuffet. Les Aloïse, Wölfli, Carlo, Lesage, Gie, Forestier, Robillard. À la fois savant et humble, le pavé se lit, généreux, avec des vitesses différenciées. Offrant aussi la possibilité de ne vivre que l’aventure en immersion dans ce trouble créateur et son infinitude. Il y a l’étrange famille au format de poupées de l’Américain Morton Bartlett, la naïveté faite peinture ou sculpture par l’Italien Giovanni Battista Podestà, ces créatures hérissées modelées dans la terre par le Japonais Shinichi Sawada. Comme tant d’autres cartographies intimes des fêlures ou des rêves que ces auteurs matérialisent spontanément et en autodidactes, et souvent sans intention aucune de les montrer à un regard extérieur.

Un «malaise bienheureux»

La balade est aussi discursive, quinze auteurs prenant la parole, pour autant de champs à explorer. «C’est une sorte de mosaïque de points de vue, celui d’un galeriste y compris, et ce choix d’ouvrir l’angle comme de sortir du prisme franco-français est capital, poursuit Lucienne Peiry, l’ancienne directrice de la Collection de l’art brut, qui y signe deux articles. Il permet d’aller de l’avant, d’oser de nouvelles perspectives et de franchir des frontières.»

Elles sont géographiques, l’art brut n’ayant pas de passeport, mais également idéologiques. «C’est une sorte de contre-culture et en ce sens un outil nouveau pour penser l’homme. Or l’engouement actuel a presque fait du terme «art brut» un élément de langage, il était donc important de rappeler son histoire et ses racines. Façon de ressentir les choses, de les comprendre, cette puissance créatrice n’est pas partie de rien et doit donc échapper à la mode, rappelle Martine Lusardy, directrice de la publication. C’est ce qui fait que nous n’avons pas voulu entrer dans les polémiques de ceux qui cherchent un rapprochement avec l’art contemporain ou d’autres qui souhaitent déconstruire Dubuffet.» Aussi experte que passionnée, la directrice de la Halle Saint-Pierre, à Paris, insiste encore: «L’art brut, c’est avant tout des œuvres, des vies, des rencontres avec ses auteurs et leur création. C’est un malaise bienheureux, un cadeau qui nous renvoie à notre propre singularité.»

Créé: 20.12.2018, 08h01

Mais encore

«La Mecque»
Les terres de l’art brut s’étendant, Lausanne – en héritière de la collection historique de son théoricien, Jean Dubuffet – tient son rôle de référent. «C’est ce qui rend notre institution unique et internationale. Un rôle d’autant plus important que l’engouement – et c’est tant mieux – prend de l’ampleur, note la directrice, Sarah Lombardi. Comme tout n’est pas art, tout n’est pas de l’art brut.»

40000
C’est le nombre de visiteurs que devrait atteindre la Collection de l’art brut à la fin de cette année. Soit une progression par rapport aux 35 000 personnes comptabilisées en 2017. Inaugurée le 27 février 1976, l’institution comptait alors les 5000 pièces offertes par Jean Dubuffet, quarante-deux ans plus tard, elle en conserve 70'000.

Vive le Japon
Historique mais aussi dans l’air du temps, celui de la découverte et de l’ouverture à de nouveaux mondes d’art brut, l’institution lausannoise présente jusqu’au 28 avril un panorama de vingt-cinq créateurs œuvrant au Japon. Peintures, dessins, sculptures, photographies ou l’occasion de s’éveiller à d’autres pratiques, de vivre d’autres histoires, tout en constatant certaines racines communes à l’art brut.

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