Art Basel, l’âge de raison et des questions

MarchéRendez-vous incontournable des collectionneurs, des acteurs et des amateurs d’art jusqu’à dimanche, la plus grande foire du monde submerge ses fidèles.

A côté d'Art Basel,

A côté d'Art Basel, "Unlimited" présente le travail de 75 artistes dont Alicia Framis avec "Life dress". Image: DR

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Les baskets, tendance, ne le savent sûrement pas, mais avec elles, finis les talons comme les clichés sur les collectionneurs! Même s’il reste quelques looks – trop – étudiés, les apparences sont sauves, en même temps que ces milliers de pieds prêts à arpenter les 27'500 m2 d’Art Basel. Soit la plus grande foire d’art du monde. 290 galeries. 34 pays. Près de 100'000 visiteurs attendus sur six jours pour ce tour du monde de ce qui se vend, plus que de ce qui se fait!

Mardi, au milieu de la foule compacte des VIP, la question obsède: lesquels parmi ces privilégiés disposant de deux jours à eux avant que le public ne fasse son entrée sont des investisseurs d’émotionnel? Plan en main, certains procèdent méthodiquement, cochant ce qui n’est plus à faire, d’autres au téléphone semblent être dans le partage des tâches. Sur le stand de la Lausannoise Alice Pauli, une femme a pris les devants, son mari arrive, la transaction se fait. Assez rapide. Et comme les prix ne s’affichent pas à Art Basel, elle est aussi discrète. Au même moment, une femme quitte le stand après avoir longuement contemplé cette main sculptée par l’Italien Giuseppe Penone imposant son empreinte à un tronc. La journée déjà longue, l’esprit rassasié, elle va réfléchir. «On ne voit des choses comme ça qu’ici, voilà ce que c’est Art Basel, j’en suis depuis la première édition. Ce qui a changé? Je préfère ne pas commenter mais disons qu’acheter de l’art est, pour beaucoup, devenu une commodité.»

«Les galeries doivent vendre»

L’anglais, l’allemand, l’italien, le français, difficile de dire quelle langue domine dans la foule mais il y a beaucoup «de promeneurs», note en catimini un habitué. En chiffres, les études évaluent la poussée des «consommateurs d’art» de 500'000 individus après guerre à quelque 120 millions aujourd’hui, sans compter la toute nouvelle arrivée des millennials sur la scène des collectionneurs et notamment sur les marchés asiatiques.

«Il y a dix ans, les choses étaient encore différentes, observe un collectionneur romand souhaitant rester anonyme. Depuis, nous avons assisté à cette massification du marché de l’art, et en particulier à Art Basel. Les prix surcotés, il faut de gros moyens pour s’offrir des œuvres exceptionnelles.» Dans sa collection, pourtant, des Sol LeWitt. Günther Förg. Alighiero Boetti. Emilio Isgrò. Ou autant d’artistes dont la cote se mesure en dizaines, voire en centaines de milliers de francs et accrochés du Metropolitan Museum de New York au Stedelijk d’Amsterdam, de Berlin à Rome ou Paris.

Avant? «Le plaisir était celui de la rencontre avec une œuvre, reprend-il. Mais comment le revivre dans cette profusion? Franchement, j’ai hésité à venir mais on y croit toujours même en sachant que c’est impossible de repérer une pièce dans cet amas! Ce qui nous force à ne regarder que ce que l’on connaît au détriment des jeunes artistes. Pour juger, pour décider, il faut voir plusieurs pièces et connaître le parcours de l’artiste, comme il est capital que le collectionneur fasse son propre parcours avec rigueur et accompagné par les galeristes, quatre ou cinq, pour donner une personnalité à sa collection. Idéale, elle devrait compter une vingtaine de pièces, ce qui voudrait dire qu’on a fait les bons choix, mais je ne crois pas une seconde au soi-disant coup de foudre et d’autant plus aujourd’hui où le prix des œuvres oblige à réfléchir. Le problème, c’est qu’à Art Basel les galeristes n’ont plus le temps de l’approfondissement, elles doivent vendre. Alors il y a d’autres foires plus petites, Milan, Turin, où ce temps de la conversation se prend.»

Un monde à deux vitesses

Dans leur étude annuelle sur le marché, Art Basel & UBS ont fait l’addition des sommes consenties par ces galeries pour agencer, doter et assurer leur stand dans les foires – en moyenne trois par année. La facture atteint 4,8 billions de dollars. Soit environ un quart du montant des ventes (16,5 billions) dans un marché de l’art en augmentation de 6% en 2018 pesant globalement 67,5 billions de dollars.

Sa santé débordante ne profite pas à tous, ce n’est plus un secret et le boss d’Art Basel international Marc Spiegler l’a encore rappelé à l’ouverture de la 49e édition. «Si nous sommes dans le temps de la consolidation, nous sommes aussi le reflet de nos galeries, sachant que ce fossé se creuse entre les très grandes enseignes et les plus petites. Nous avons donc revu les prix de location en leur faveur afin de conserver les meilleures de chaque catégorie.» En clair: 760 fr. le mètre carré pour un espace de 25 m2 et 905 fr. pour la taille supérieure de 124 m2.

Alors… dans les allées, des stars du marché, oui. Quelques Warhol, des Basquiat, Calder, Rauschenberg. Beaucoup de Baselitz et bien sûr Jeff Koons, l’artiste le plus cher du moment (91,1 millions de dollars pour «Rabbit») dont le cœur brille chez Gagosian. Mais d’une manière générale, la rentabilisation semble moins se fier au clinquant que par le passé. Un signe? «À chaque fois je me demande pourquoi je viens mais j’ai une place assise, alors…», lance le plasticien John Arm­leder sur son espace Écart. Le Genevois est seul à faire la course à l’envers, reversant l’intégralité du montant de la vente à l’artiste exposé. «Lorsque les prix de location ont augmenté, je devais prier pour que d’autres galeristes ailleurs dans la foire vendent mes propres pièces afin de pouvoir payer. Après, sur la foire, le marché: je dirais que plus ça change, plus c’est la même chose!»

Faudrait-il, comme dans d’autres domaines, envisager une forme de décroissance? La réponse ne s’impose pas. Difficile. Ou alors personnelle pour cette collectionneuse du bout du lac: «Les enjeux sont devenus si importants, les galeries font tellement d’efforts, comment faire marche arrière? Mais les écarts étant devenus excessifs entre les uns et les autres, je me sens de moins en moins proche de ce marché. Je n’ai plus envie de faire partie de ce système.»

Mais cette fois encore, elle fera quand même le voyage d’Art Basel comme d’autres, inconditionnels et clients réguliers de la foire, venus de Suède. «Bâle a quelque chose de très particulier mais il est vrai que l’aspect commercial prend de plus en plus de place. Comme collectionneur, il faudrait arriver à faire la part des choses, à n’acheter que ce qu’on aime, sauf qu’à partir de certains prix il peut y avoir d’autres paramètres…»

Créé: 12.06.2019, 21h36

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«Unlimited» fait dans la mesure


Oubliée – heureusement – la démesure pour la démesure, cette fois c’est le propos qui a pris l’avantage à «Unlimited». L’immense désert architectural réservé aux œuvres monumentales se donne des airs de musée d’art contemporain même s’il reste encore quelques pièces plus divertissantes que créatrices d’émotion.

Les feux éclairent nombre de réalités politiques, la conscience est aux aguets et l’homme se retrouve souvent en position de déséquilibre. Et… même placardé en agresseur sexuel sur le mur de la honte dressé par l’Américaine Andrea Bowers. L’harmonie n’est qu’apparence, le Suisse Ugo Rondinone le dit d’entrée dans un cercle qui n’est autre qu’une couronne d’épines et Kapwani Kiwanga dans un arc de triomphe parfumé mais finalement si puant!

Pur hasard, certains sont aussi là pour écouter, au milieu de leur œuvre, comme le Brésilien Jonathas de Andrade qui tente de ne pas voir la fracture entre le message de l’art et son consommateur: «Le marché a sa vitesse, il me permet de montrer mon projet mais j’essaie de gérer ça de la façon la plus saine possible, profitant de l’opportunité d’être là pour échanger et profiter de ce flux de personnes.»

Bâle, Messeplatz

Jusqu’au di 16 juin (11h-17h)
www.artbasel.com

(Image: DR)

Galeries
Consciente des difficultés de certaines galeries, Art Basel a revu sa tarification proposant deux gammes de prix au mètre carré suivant la grandeur du stand, soit 760 fr. et 905 fr.

Cette année, la foire présente 290 galeries en provenance de 34 pays.

(Image: DR)

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