L’art aborigène dans la peau

ExpositionL’exposition du Kunsthaus de Zoug, la première dans un musée d’art suisse, dessine les différentes géographies à partir d’une collection réunie par deux Vaudois.

Les débuts de la collection de Pierre et Joëlle Clément remontent à la fin des années 90. L'exposition du Kunsthaus de Zoug porte sur les deux-tiers de leur ensemble.

Les débuts de la collection de Pierre et Joëlle Clément remontent à la fin des années 90. L'exposition du Kunsthaus de Zoug porte sur les deux-tiers de leur ensemble. Image: DR

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Il faut écouter Pierre et Joëlle Clément, deux fous d’art aborigène, acteurs et passeurs d’une collection qui embrase le Kunsthaus de Zoug d’une folle liberté d’expression. Leur histoire passe toujours par l’Australie! Et sans intermédiaire, ou le moins possible. Le couple de Vaudois (aujourd’hui Zougois) n’a pas acheté en galerie, ni dans les ventes aux enchères. Il a tenu une galerie à Vevey et essaimé sa passion pendant une décennie à partir d’œuvres d’artistes rencontrés dans le désert ou parfois attendus à proximité des exploitations agricoles, certains aborigènes étant encore semi-nomades. «Ils peignent toujours au sol, assis sur la toile ou tournant autour. Au final, l’orientation de l’œuvre importe peu, en revanche, les énergies, oui… Là, cette infinité de formes, en fait des seins tombants, c’est une conversation de femmes, pointe Joëlle Clément. On l’aurait sans doute représentée différemment! Mais c’est que ce j’aime dans l’art aborigène, comme dans l’art abstrait, il y a des espaces libres et l’esprit peut s’y balader.»

Pour vibrer avec cette vitalité, pour entendre ce discours artistique aux accents politiques, la tête des deux collectionneurs n’a pas tourné qu’avec le manège esthétique. Pierre et Joëlle Clément ont fait des choix serrés. Et parfois, humainement délicats. Souvent les artistes œuvrent dans le même périmètre, comment ne pas froisser ceux qui ne rentreront pas dans les bagages des acheteurs? Comment expliquer? «Il est vrai que nous avons dû dire plus souvent non que oui mais il était important d’être strict, appuie Joëlle Clément. L’émotion, le beau n’étaient pas les critères principaux. Mais le talent et les énergies qui se dégagent de l’œuvre, oui. On n’a jamais parlé politique avec les artistes même si avec la galerie, nous avons pu contribuer à élargir leur audience et à en sortir certains de l’anonymat, on n’est jamais entré sur ce terrain. D’ailleurs, nous ne sommes pas allés à la rencontre des aborigènes, mais d’artistes. Touchés par leur travail. Ce qui aurait très bien pu arriver au Japon, en Afrique, où ailleurs encore…»

En seulement six ans, Emily Kame Kngwarreye a peint plus de 3000 œuvres dont «Y am», (1996), 150 x 91 cm. Image: LUCA CARMAGNOLA/PROLITTERIS, ZURICH

Les Clément – lui, directeur commercial de Laurastar; elle, collaboratrice de Pierre Abrezol dans sa galerie d’art aborigène à Lausanne – ont fait leurs premiers pas à l’instinct. «Je voulais aller voir sur place, me rendre compte: j’ai pris une claque», glisse la collectionneuse. «On avait un mois. On s’est fait plaisir en partant à la rencontre d’artistes dont Dorothy Napangardi qui n’avait pas encore vraiment percé», se souvient Pierre Clément. On est à la fin des années 90! La première génération d’artistes aborigènes à s’exprimer sur la toile rend sensibles les connexions entre l’homme et la terre depuis une vingtaine d’années. Mais la fascination pour ces mouvements vibratoires, ces constellations pointillées ou ces ondes concentriques ne s’affirme pas encore contagieuse! Même si, en 1997, l’Australie met en avant l’audace gestuelle et expressive d’Emily Kame Kngwarreye dans son pavillon de la Biennale de Venise. La calculette prendra encore plus de deux décennies pour que le montant global des ventes grimpe à neuf chiffres (136 millions en 2011 contre 12 millions en 1989).

«C’est leur place»

À Vevey, l’aventure est alors terminée pour la Galerie Clément – les prix des artistes défendus n’entraient plus dans les budgets d’une clientèle suisse – mais les collectionneurs sont restés avec leurs acquis. «On a continué un peu parce qu’on ne peut pas s’arrêter, sourit Pierre Clément. Mais un peu moins.»

Joëlle et Pierre Clément. Image: KATHRIN GRALLA

Les quelque 80 toiles accrochées à Zoug (2/3 de l’ensemble réuni par le couple) exhalent cette communion passionnelle avec un langage visuel, en plus de cartographier les territoires artistiques aborigènes. «Cette collection est venue à nous, nous ne sommes que des vecteurs, plaide Joëlle Clément. Si on a déjà pu apprécier ces pièces dans des musées d’ethnographie, voir ces artistes dans un musée d’art contemporain me bouleverse. C’est leur place et je le leur avais dit. Mais sans savoir quand ça allait arriver. Or vingt ans, c’est peu!»

Créé: 09.11.2019, 16h13

Zug, Kunsthaus
Jusqu’au 12 janv 2020
du ma au di (horaires divers)

www.kunsthauszug.ch

Tous libres de dire mais aussi de masquer

Zoom

Le répit ne fait pas partie de la visite de l’exposition zougoise tant les toiles envoûtent les unes après les autres. Elles appellent, aspirent, donnant l’impression de vouloir murmurer un secret d’initié avant de se rétracter, mystérieuses, comme protégées par leur écran pictural.

Il y a les fleurs de Joy Jones Kingwarreye rayonnant sur l’espace peint comme une onde de choc émotionnelle, les trépidations oniriques de Kathleen Kngale qui se propagent, contagieuses. Comme les évanescences sacrées de Kathleen Petyarre – collectionnées jusque chez Elisabeth II – ou encore ces motifs répétés par Minnie Motorcar Pwerle qui se bousculent pour tenir sur la toile. Toutes semblent faire le lien entre un extérieur et un intérieur comme la peau couverte de signes l’est pour les aborigènes lors des cérémonies rituelles.

Les femmes activistes de la suggestion – elles sont nombreuses dans la collection mais Joëlle Clément invoque le hasard –, les hommes davantage linéaires et géométriques, ces fascinantes singularités (ou parfois ces étranges similarités entre deux artistes) s’agrègent dans un rare effet d’ensemble. Comme si tous et toutes sans faire allégeance à une école ou une autre, poursuivaient avec force un même objectif.

Cette urgence de transmettre, cette nécessité de retenir, pour les pérenniser, ces forces qui imprègnent encore la terre. Le dialogue court, peu importe la région de provenance des artistes et dans l’exposition solo d’Emily Kngwarreye, il méduse. Septuagénaire, active pendant six ans seulement, l’artiste a livré une multiplicité de densités chromatiques, d’écheveaux d’énergie et de respirations rythmées qui ont fasciné l’Américain Sol Lewitt et que le Britannique Damien Hirst a regardés d’un peu trop près.

Le Kunsthaus de Zoug résonne tout entier de ces forces vives, pris dans ce tourbillon de sens, l’envie vient de parler d’une rare modernité, d’une folle exubérance, d’un expressionnisme hors sol.

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