L’architecture moderne naît au château de La Sarraz

HistoireLa châtelaine Hélène de Mandrot a réuni l’avant-garde artistique

Le Congrès international d’architecture moderne de La Sarraz porte un toast à Mme de Mandrot, en 1928.

Le Congrès international d’architecture moderne de La Sarraz porte un toast à Mme de Mandrot, en 1928. Image: ÉMILE GOS, LAUSANNE. ARCHIVES DE LA CONSTRUCTION MODERNE-EPFL, FONDS A. SARTORIS.

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À observer les hautes façades du château de La Sarraz, difficile de croire qu’il fut un nid d’avant-gardistes dans les années 20. Et pourtant, c’est dans ses vieux murs moyenâgeux que sont nés l’architecture et l’urbanisme modernes. En 1928, le premier Congrès international d’architecture moderne est organisé par la châtelaine, Hélène de Mandrot, avec le soutien de Le Corbusier. Dans la demeure sont alors réunis 24 grands noms de cet art qui signeront un manifeste connu sous la Déclaration de La Sarraz.

Quelques années plus tard, en 1941, Le Corbusier publiera la Charte d’Athènes, texte fondateur du mouvement. Il y est développé l’idée de la ville moderne dans laquelle l’habitat, le travail, la circulation et le divertissement évoluent en harmonie.

Une femme discrète

Si La Sarraz est devenue la capitale de l’architecture moderne le temps d’un été, la commune vaudoise le doit à une femme discrète et réservée: Hélène de Mandrot (1867-1948), à qui le château de La Sarraz rend hommage dans une exposition vernie le 26 juin. Même si elle était l’hôte du rassemblement, la châtelaine a toutefois dû vaincre quelques résistances pour assister au débat. «Le Congrès ayant lieu chez moi, je serais désireuse d’y participer», est-elle obligée d’affirmer.

Ce n’était pas la première fois que cette femme de caractère poussait des portes qui lui étaient fermées. Née dans une bonne famille genevoise, sensible au monde des arts, celle qui s’appelle encore Hélène Revilliod a toujours vécu en cherchant à faire évoluer les mentalités et en faisant fi des limites qu’on lui imposait. Enfant, elle choisit ainsi de devenir artiste dans un milieu misogyne. Elle suit une formation à l’École des arts industriels de Genève. Elle poursuivra à l’Académie Julian à Paris, la seule alternative à l’École des Beaux-Arts, interdite aux femmes. Elle se consacrera par la suite aux arts décoratifs, pour lesquels son talent sera reconnu par plusieurs prix.

En 1906, elle épouse Henry de Mandrot, un riche agronome qui possède plusieurs exploitations agricoles au Texas. Son mari vient d’hériter du château de La Sarraz. Le couple aura alors l’objectif de mettre en valeur la demeure, chacun d’une manière différente. Henry fonde en 1911 le Musée romand, en opposition au Musée suisse de Zurich jugé trop alémanique. En 2018, cet établissement existe et poursuit toujours l’objectif de sauvegarder le patrimoine régional. Son exposition retrace l’histoire de la famille de Gingins qui a bâti la demeure et dont Henry descendait.

Oasis pour les artistes

À la mort de son époux, en 1920, la châtelaine se libère encore un peu plus. Elle commence son œuvre de mécène en offrant des résidences d’abord à des artistes vaudois et genevois. En 1922, un appartement de trois pièces contenant six lits leur est mis à disposition. Les invités se reposent en priorité, mais n’oublient pas de pratiquer leur art dans les jardins.

Hélène de Mandrot découvre l’avant-garde à Paris où elle possède un logement à la fin des années 20. Elle élabore alors un programme de promotion et de valorisation des courants modernistes, avec un accent particulier sur l’architecture. Alors que les pensées totalitaires gagnent du terrain en Europe, La Sarraz devient un havre de paix pour les artistes de ce mouvement. Le château est un lieu d’échange et de création fourmillant de talents. «La Maison des artistes créée par Mme de Mandrot, la «maman de l’architecture moderne», hôtesse et animatrice, qui, en invitant ces artistes dans son oasis, encourage ses hôtes à réaliser ici, malgré la Tour de Babel des langues, cette entente spirituelle qui trop souvent ils ne réussissent pas dans leurs propres pays», écrivait alors l’architecte italien Ernesto N. Rogers.

Hélène de Mandrot a toujours essayé de préserver l’art du totalitarisme et de l’industrialisation. Le château est resté un lieu de repos pour les artistes, mais pas seulement. Dans une logique similaire, la châtelaine a reçu dans des tentes installées dans son jardin des blessés français et finlandais durant la Seconde Guerre mondiale. (TDG)

Créé: 08.07.2018, 10h25

Infos

«Hélène de Mandrot: mécène du modernisme»
Exposition jusqu’au 28 octobre au château de La Sarraz. Visite guidée le dimanche 8 juillet à 14 h (sur inscription). Horaires: me, je, ve 13 h-17 h, sa, di et fériés 12 h-17 h.

www.chateau-lasarraz.ch

Témoignage

«Mme de Mandrot n’était jamais seule»

Michel Genier


Quand Michel Genier se promène dans le château, des souvenirs de Mme de Mandrot lui reviennent en mémoire. À l’âge de 9-10 ans, il a passé trois étés à La Sarraz. La châtelaine l’avait invité, car elle était la marraine de guerre de son père. Celui-ci avait été mobilisé à proximité dans les années 40. Le jeune garçon était le protégé de Mme de Mandrot. «Je la voyais le soir après le repas et nous jouions aux dominos», se rappelle-t-il.

Durant ses séjours, il était au cœur d’une animation constante. «Il y avait tout le temps du monde au château. Toutes les chambres étaient occupées. Mme de Mandrot n’était jamais seule.» Il y a croisé Le Corbusier. «Elle m’avait appelé pour me présenter à lui. Je lui ai serré la main. Mais c’est bien plus tard que j’ai réalisé de qui il s’agissait.»

Michel Genier se souvient d’une femme «qui aimait les gens», mais un peu moins la musique. «Elle n’était pas mélomane. Je me rappelle d’un valet de chambre qui se réfugiait dans le donjon pour jouer de la vielle. Il ne voulait pas déranger sa patronne.»

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La Sarraz accueille les cinéastes

L’intérêt d’Hélène de Mandrot pour l’art est éclectique. En septembre 1929, elle s’investit dans le monde du septième art en organisant le premier Congrès international du cinéma indépendant. Son mécénat permet à une trentaine de cinéastes de passer quelques jours dans son château. Parmi eux, le plus fameux est le Russe Sergueï Eisenstein, réalisateur du cultissime «Cuirassé Potemkine» en 1925. La réunion dans le château est l’occasion de prendre position contre le cinéma commercial américain. Si bien que la vieille demeure de La Sarraz passe pour un repaire de communistes.

Les artistes prennent le temps de réaliser une œuvre symbolique durant les cinq jours du congrès. Le court-métrage s’intitule «Tempête sur La Sarraz». Le décor est le château et les accessoires, dont une armure, sont choisis dans les collections du Musée romand. L’histoire met en scène une femme enchaînée, symbole de la pureté du cinéma indépendant, qu’un chevalier libère du cinéma commercial, entre autres représenté par un autre chevalier massif basculé cul par-dessus tête.

Le film est devenu une référence du film d’avant-garde, même si la pellicule a rapidement disparu. La seule projection connue a eu lieu le 13 juin 1930 à Tokyo, au Japon, d’où venait un des congressistes. Elle s’est déroulée dans le cadre d’une soirée de la ligue japonaise du cinéma prolétarien.

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