«Aquarius» est devenu un symbole de la crise

CinémaC’était l’un des chocs du Festival de Cannes. Rencontre avec son auteur, le cinéaste Kleber Mendonça Filho.

Kleber Mendonça Filho: «Je n’attends jamais rien. Le cinéma peut rendre fou à cause des attentes.»

Kleber Mendonça Filho: «Je n’attends jamais rien. Le cinéma peut rendre fou à cause des attentes.» Image: LAURENT GUIRAUD

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Personne ne le voyait venir. Kleber Mendonça Filho était le grand inconnu de la compétition du dernier Festival de Cannes. Mais à l’instar de Toni Erdmann, son Aquarius a fait le buzz sur la Croisette. Et tout comme le génial film de Maren Ade, il a été à son tour ignoré au palmarès. Illogique, on l’a déjà dit et redit. D’autant plus que le bouche à oreille autour d’Aquarius a été instantané.

Beau portrait de femme, campée par la grande Sonia Braga – l’une des plus célèbres actrices brésiliennes –, regard inédit sur la mondialisation et le capitalisme sauvage qui gangrènent notre société et métrage devenu symbole de la crise qui ébranle le Brésil, Aquarius a tout du phénomène. On se rappelle peut-être que l’équipe du film avait profité de la montée des marches cannoises pour brandir des pancartes dénonçant un coup d’Etat au Brésil. La crise politique, face aux caméras du monde entier, devenait palpable. En parallèle, le film battait des records de vente et les distributeurs de tous les pays se l’arrachaient. Y compris la Suisse. Il y a quelques jours, Kleber Mendonça Filho a fait escale à Genève. Une occasion unique de parler de tout cela avec lui.

Grâce à votre film, on peut enfin revoir cette grande actrice qu’est Sonia Braga. Avez-vous écrit en pensant à elle?

Non, et je pensais même naïvement que je trouverais l’actrice du film au hasard dans la rue. Ce qui n’est pas réaliste, au vu des exigences du rôle. D’autant plus que le personnage est de chaque scène. J’avais clairement besoin d’une vraie actrice. C’est pour ça qu’on a pensé à la plus grande de toutes chez nous.

Et comment a-t-elle réagi?

Très positivement. Comme elle vit à New York, nous avons d’abord conversé par Skype. J’ai tout de suite vu que c’était elle qu’il me fallait. Aujourd’hui, elle est devenue une amie. Sinon, elle n’avait pas d’exigences particulières. Il a juste fallu résoudre un problème de calendrier. Elle est en contrat pour une série et il ne fallait pas que les tournages se télescopent.

Avez-vous été surpris de vous retrouver en compétition à Cannes?

A vrai dire non, car je n’attends jamais rien. Le cinéma peut rendre fou à cause des attentes. Je dirais que nous avons eu de la chance. Le film a été terminé fin avril, soit juste à temps avant d’être soumis au comité de sélection cannois. Quelques mois plus tôt, Les Cahiers du cinéma avaient écrit qu’Aquarius était l’un des dix films les plus attendus de 2016. Donc, je suis allé confiant et heureux à Cannes. Sans peur. En plus, le film correspond à ce que je désirais voir. Et sa réception a été si bonne, ensuite.

Vous n’avez pas été trop déçu de ne pas figurer au palmarès?

Un jury n’est pas mathématique. Le film ne devait sans doute pas être à son goût. Je ne suis pas le seul à avoir été ignoré. Toni Erdmann de Maren Ade, les films de Jim Jarmusch et de Paul Verhoeven, ont eux aussi été occultés. Ils auraient tous mérité d’être primés.

A la base, pensiez-vous faire un film qui traite aussi des crises traversant notre société?

Je pense que oui. Mais en même temps, Aquarius est ancré dans une réalité qui m’est proche. Il se déroule très près d’où je vis. Au-delà de ça, les mêmes problèmes se retrouvent partout dans le monde. Là, je pars d’un contexte particulier, celui d’une spéculation immobilière qui tourne mal.

Votre film a été interdit aux moins de dix-huit ans au Brésil. Qu’est-ce que ça vous inspire?

C’est surtout le happening cannois qui a déplu. En tout cas, cette sanction d’interdiction aux moins de dix-huit ans a créé une grosse controverse. Le distributeur est intervenu, l’âge a été finalement baissé à seize ans. Tout cela n’a pas empêché le film d’avoir un énorme succès au Brésil. Et pourtant, ce n’est pas Aquarius qui représentera le Brésil aux Oscars. Nos dirigeants ont choisi un autre film.

Avant de passer à la réalisation, vous étiez critique de cinéma. Est-ce à vos yeux un avantage pour faire des films?

Tout dépend de l’expérience de chacun. J’ai fait ce travail durant treize ans. Puis j’ai eu un de mes courts-métrages à la Quinzaine. Et – c’est curieux – quand je suis revenu à Cannes cette année, j’ai eu l’impression de n’avoir jamais quitté la ville.

Continuez-vous malgré tout à suivre l’actualité des sorties?

Je vois moins de films qu’avant, et en plus, j’ai deux enfants. Et j’ai toujours préféré les films qu’on ne peut mettre dans aucune catégorie. Comme Le cuisinier, le voleur, sa femme et son amant de Greenaway.

Créé: 04.10.2016, 20h30

La critique

Seule contre tous

C’est l’histoire d’une femme qui entre en résistance. Clara, la soixantaine, ancienne critique musicale, altière et réservée, vit dans un appartement au sein d’un immeuble, l’Aquarius, dont un promoteur immobilier achète tous les logements. Sauf le sien. Car Clara refuse de vendre. Seule contre tous, elle ne se soumet pas et décide d’affronter ses ennemis. Mais ceux-ci sont coriaces, et la partie est loin d’être gagnée. Ce combat suffit à situer tout l’enjeu de ce film subtil, empreint d’une constante légèreté malgré la gravité des thèmes abordés. Sonia Braga, magnifique, campe avec une détermination farouche cette femme confrontée à son passé et à un présent qui cherche à la déstabiliser, dans tous les sens du terme. Le portrait déborde du cadre pour devenir celui d’une famille, d’un quartier, d’une ville, d’un pays. Du particulier surgit ainsi l’universel. C’est ce qui rend Aquarius essentiel.

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