Dans l’antre de Fred Polier, nouveau chef du «Grüt»

ThéâtreLe comédien, metteur en scène et programmateur livre ses intentions.

Guitares, statuettes, masques, livres et images, la caverne de Fred Polier est à l’image du théâtre qu’il personnifie désormais.

Guitares, statuettes, masques, livres et images, la caverne de Fred Polier est à l’image du théâtre qu’il personnifie désormais. Image: PIERRE ALBOUY

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Il arpente les théâtres genevois une bonne vingtaine d’années durant, dirige l’Orangerie de 2007 à 2011, avant de prendre les rênes du Théâtre du Grütli cet été. Mais quelles sont les visées derrière ce front haut, ces yeux clairs, ces paupières en forme d’accent aigu à gauche, puis grave à droite?

En route pour le bureau du directeur, depuis le hall du deuxième étage de la Maison des arts du Grütli, Frédéric Polier repère une brosse à dents qui traîne sur une table, et la fourre aussitôt dans sa poche. Elle saillira tout du long de l’entretien que nous accorde le nouveau maître des lieux, cyclope inquiet, ogre timide, ajoutant une petite touche de civilité au capharnaüm ambiant.

Le désordre, c’est un peu la marque de fabrique de cet autodidacte fertile et brouillon. Il s’y retrouve. Il s’y plaît. S’y repait, même. Deviser avec lui, c’est tenter de rassembler le delta d’un grand fleuve –il faudrait être un géant. Reste qu’au bout du compte, une fois sédimentés les méandres, les références pêle-mêle, les citations et les obliques, l’état d’esprit de l’hercule perce assez nettement. On tente.

Quelle place entendez-vous créer pour le Grütli au sein du paysage théâtral genevois?

Au départ, pour ma génération, le Grütli (qu’on appelait «Grüt» -«grandiose» en norvégien), c’était un peu la maison mère. Les élèves de l’ESAD venaient y travailler. On s’y donnait rendez-vous, on y buvait des coups, c’était notre centre-ville. Un triangle d’or. J’aimerais retrouver cette qualité du Grütli, avec ce caractère corporatiste, où les gens se sentent à l’aise de circuler, de transiter. Pour l’instant, c’est un peu métaphysique: il faudra voir comment appliquer l’intention concrètement.

En quoi diffère la direction du Grütli de celle de l’Orangerie, que vous avez assurée de 2007 à 2011?

Je ne vais pas plaquer la direction que j’ai exercée à l’Orangerie au Grütli. Il faut d’abord que je sois en observation. Il se passe beaucoup de choses en ce moment. Vais-je programmer de la danse? Comment fonctionne la Ville? Comment dois-je agir? C’est assez trépidant. Que dois-je garder de l’ancienne direction du Grü, que dois-je réinventer? Je n’ai pas l’intention de faire table rase. Je me sens au contraire un peu orphelin.

En plus, Genève se trouve sur un carrefour, ni vraiment français, ni allemand, ni italien, les influences sont mixtes et complexes. Pratiquement, ça devrait être moins compliqué de diriger le Grütli que l’Orangerie. On n’a pas les concerts, le parc, les plantes, la buvette à gérer…

Ici, c’est plus centré, plus posé. J’ai une équipe en place, qui a ses habitudes. Et je ne suis pas pressé. Je veux voir comment tout se met en place. Il faut prendre du recul, plonger dedans, puis se distancer à nouveau.

Quelles sont les principales difficultés que rencontre un directeur de théâtre qui entre en fonction?

Je n’ai jamais eu de bureau: je dois apprendre à gérer cela. Cette fois, il m’en faut un. Je suis parti pour un marathon, je dois donc organiser mon énergie, j’ai besoin de ce chez moi. Je vais y passer peu de temps, mais j’en ai besoin. Plus largement, ça fait 20 ans qu’on m’attend au tournant, j’ai l’habitude.

Pendant une année, il y a eu une controverse intéressante autour de la transition entre Maya Bösch/Michèle Prlong et moi à la direction du Grütli. J’en ai souffert un peu, car elle m’a freiné dans mon travail. Mais elle m’a fait réfléchir, avancer sur des pistes de manière plus dialectique.

Il se passe beaucoup de choses autour des arts de la scène, en ce moment. A ce titre, je trouve la démarche des Rencontres théâtrales positive, mais j’attends de voir ce que ça peut donner concrètement. Il ne faut pas soulever ce genre de questions une année, et les laisser retomber la suivante, comme on le fait lorsqu’on célèbre tel anniversaire de Calvin ou de Rousseau. Cette série de rencontres doit se prolonger, doit déboucher sur quelque chose –ne serait-ce qu’un livre, un spectacle?

Comment décririez-vous votre première saison au Grütli ?

On a une grosse année devant nous: plus de 250 représentations! Et plus de 90 comédiens du crû qui travailleront au Grütli. La démarche adoptée pour le spectacle Contre!, actuellement à l’affiche, me paraît emblématique. On a un vivier qu’on veut mettre en avant –cinq metteurs en scènes sur la même pièce, 15 comédiens-, plutôt qu’un nom ici ou là.

On veut clairement prolonger ce geste qui consiste à employer de nombreuses personnes. Ce spectacle devrait être en quelque sorte programmatique de mon mandat ici. Il livre un état d’esprit. Les cinq metteurs en scènes ont fonctionné de manière très démocratique, admirable … Ils ont révolutionné toutes les règles en usage, sont allés à l’encontre de toutes les idées reçues, au niveau de la pratique. Dans la forme, en revanche, on est plus dans la subversion que dans la transgression.

Beaucoup d’éléments inconscients garantissent au final une ligne. La mienne ne sera ni radicale, ni conceptuelle, mais davantage thématique. On se retrouve souvent, cette année, autour du thème de la crise, nous sommes en phase avec l’actualité. Notre traitement sera contemporain, forcément. Et on aura passablement de créations. Certains transcendent le texte, moi j’essaie de l’ouvrir un maximum.

Que souhaitez-vous offrir à votre public ?

Je me suis posé la question «des» publics –comme s’il fallait cibler un public plus spécifiquement qu’un autre, comme si on devait dire, à leur place, ce qui allait plaire à telle catégorie de spectateurs. Je veux sortir de cette logique, à laquelle je ne crois pas, expérience faite. Préjuger des attentes de tel ou tel public équivaut généralement à un nivellement par le bas qui s’apparente à certaines télévisions.

Jusqu’ici, je me suis vanté de rendre populaires des textes impossibles. Si on veut amener les gens à voir un certain type de théâtre, il faut les mettre en confiance, les apprivoiser. Sans pour autant se laisser intimider. J’aime bien avoir une salle pleine, ça fait plaisir. Mais je préfère parier que le public est capable de s’adapter.

J’ai clairement la volonté d’imprimer une dimension politique à ma programmation. L’art et le théâtre, aujourd’hui, se concentrent plus sur la transgression des formes, mais où nous reste-t-il la possibilité «d’y organiser le scandale», pour citer Brecht? J’aime bien cette idée. Si on accepte de prendre certains textes au pied de la lettre, on verra qu’ils sont souvent scandaleux. A toutes les époques.

Durant cette saison, vous allez reprendre votre spectacle Mein Kampf (farce), de George Tabori, que vous aviez mis en scène en 2007, et créer les Légendes de la Forêt viennoise, de Ödön von Horvath…

Je voulais reprendre la pièce de Tabori parce qu’elle précède mon expérience à l’Orangerie, et que ça permet de remonter mon cheminement. Je voulais retrouver un lien avec ce que j’étais avant de diriger des théâtres. Et c’était un spectacle que j’aimais beaucoup, les comédiens avaient envie de le reprendre. Ainsi, plutôt que d’arriver avec une création, je commence par la reprise d’un travail passé.

La pièce de Horvath, elle, je projette de la monter depuis longtemps – depuis que je l’ai jouée il y a douze ans. Horvath y renouvelle le genre de la pièce populaire, en reprenant des formes existantes, comme l’opérette, le cinématographe. Dans le cas de cette pièce, je pars avec une matière un peu plus connue, un peu plus rassurante, avec une équipe solide. Mais le travail reste à faire, notamment au niveau de la musique. La pièce est dure, mais la dureté est enfouie sous les viennoiseries ! J’ai donc affaire à deux auteurs hongrois d’expression allemande, apatrides… Deux figures d’Européens.

Quelle est pour vous le rôle de la critique théâtrale? Pourquoi avez-vous choisi pour adjoint un ancien journaliste?

La critique, on en a besoin. Socialement, les gens de théâtre ne peuvent pas s’en passer. La relation doit avoir lieu. J’ai connu une période plus conflictuelle, au milieu de ma carrière, quand j’ai monté Splendid’s de Genet au Grütli, en 1997. Quant à Lionel Chiuch, mon adjoint ex-journaliste à la Tribune de Genève, il n’est pas le premier critique à finir à la direction d’un théâtre! Je l’ai rencontré au moment où je travaillais sur ma mise en scène du Maître et Marguerite de Boulgakov, en 2005, et il s’est noué entre nous des affinités électives, simplement. Il connaît bien la littérature russe, ce qui m’a été d’une grande aide sur ce travail et d’autres.

Aujourd’hui, j’exploite son sens dramaturgique plus que son passé de critique –sans négliger le précieux relativisme qui est le sien! On n’a pas forcément les mêmes avis, mais ça fait un complément d’ordre astrologique!

Avez-vous de nouveaux projets en tant que comédien ?

Cette année, en plus de tout le reste, je vais jouer dans la création de Dominique Ziegler présentée au Poche en janvier 2013, Pourquoi ont-ils tué Jaurès ? Vous admettrez que j’ai besoin d’un bureau…! Mais je n’ai rien fait l’année dernière -j’ai voyagé entre la Thaïlande, l’Indonésie, Venise, la Grèce. Je n’ai donc pas d’excuse, je suis tout frais !

Créé: 02.10.2012, 17h42

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