Anne Pitteloud et Catherine Safonoff écrivent pour conjurer la peur

Rencontre La première a écrit un livre sur l’œuvre de la seconde. Comment les deux auteures genevoises se perçoivent-elles? Interview croisée.

L'interview d'Anne Pitteloud et Catherine Safonoff, par notre journaliste Marianne Grosjean.
Vidéo: Georges Cabrera

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Trois thés fument sur la table basse. C’est dans le salon d’un hôtel-restaurant que nous rencontrons les Genevoises Anne Pitteloud et Catherine Safonoff. La première, critique littéraire au Courrier, vient de signer Catherine Safonoff, réinventer l’île, un ouvrage analysant l’œuvre de la seconde. Catherine Safonoff, écrivaine auréolée d’un Prix fédéral de littérature (2012) et du Grand Prix Ramuz (2015), a publié en même temps et chez la même maison d’édition son dernier livre, La distance de fuite.

L’une en face de l’autre, les deux femmes expriment tour à tour les points qui les rassemblent, et ceux qui les distinguent. Même si leur complicité est manifeste, les deux auteures se vouvoient.

Si «l’appareil d’analyse pointu» d’Anne Pitteloud – qualifié comme tel par son aînée – lui permet d’être extrêmement précise dans ses réponses, il en va différemment avec l’auteure du Mineur et du canari. En effet, Catherine Safonoff fonctionne à l’oral de la même manière qu’à l’écrit, soit par associations d’idées. Une anecdote amenant une question sur un lapsus que nous venons de faire – ne jamais, jamais dire qu’elle écrit des romans… – elle nous emmène sur des chemins de traverse fascinants, sans se soucier toujours de répondre à la question initiale. Nous essayons de rendre ici l’essence de ses réponses.

Anne Pitteloud, qu’est-ce qui vous touche dans l’écriture de Catherine Safonoff?

AP: L’apparente simplicité qu’il y a dans l’écriture du quotidien. On est dans le banal, les jours, les saisons, les proches. Et en même temps, c’est plus que ça. Il y a des échos, des souvenirs, des réflexions. Cela touche à des questions que chacun se pose. On n’a jamais l’impression d’être dans le pur journal intime. Cette façon de parler de soi-même sans basculer dans l’impudeur m’interpelle. Il y a un peu un mystère Safonoff.

J’avais lu plusieurs de ses livres avant de la rencontrer, et rédigé quelques critiques. Puis la fondation Pittard de l’Andelyn, qui soutient les auteurs genevois, m’a demandé d’écrire sur son œuvre. J’ai commencé toute seule dans mon coin, puis l’on s’est rencontré au milieu de mon travail plusieurs fois pendant l’été 2015.

Catherine Safonoff, comment avez-vous réagi lorsque vous avez su qu’Anne Pitteloud s’intéressait à votre œuvre?

CS: Je ne vais pas vous répondre comme un cadavre sur une table de dissection… Disons que dans la mesure où je sais qu’Anne m’aime bien, humainement, ça se sent ces choses-là, j’ai pu la laisser faire son travail, pour lequel elle a été admirable. Bon, comme il est de mise que tous les auteurs détestent les critiques, j’ai fait quelque chose de sournois: au fur et à mesure de nos rencontres, j’ai noté mes impressions sur elle, sans qu’elle le sache.

Dans une lettre qu’Anne m’avait envoyée où elle m’interrogeait sur des notions de féminisme, je lui ai répondu une phrase de Jean-Luc Godard que je fais mienne, à savoir qu’«une femme est une femme quand elle a un enfant». Anne Pitteloud n’a jamais répondu à cette lettre, mais il semble qu’elle me réponde aujourd’hui (ndlr: cette dernière, enceinte, esquisse un sourire mais ne répond pas).

«La façon d’être féministe chez Catherine Safonoff ne passe pas par un discours politique mais par l’affirmation d’une sexualité féminine envers et contre tout. C’est bien à partir du corps, de son opacité, de sa puissance obscure, qu’elle écrit», lit-on chez Anne Pitteloud. C’est-à-dire?

AP: J’avais demandé à Catherine si écrire dans les années 70 constituait pour elle un acte féministe en soi, tant cela est hors normes.

CS: S’occuper d’écriture, c’est comme s’occuper d’un petit être qui va grandir. Un homme vous dirait la même chose. Mais Anne, auriez-vous la gentillesse de répondre au simple mot de sexualité dans la question?

AP: Elle parle depuis son expérience de femme, et cela passe par une autre manière de vivre le quotidien. Par la dimension physique, sensationnelle, émotionnelle, et non conceptuelle. Cette manière d’être dans un corps féminin, cette attention à la nature, aux complexités des relations.

CS: Anne est en train de noyer le poisson… Elle sait très bien de quoi elle parle quand elle évoque la sexualité. On le voit dans ses textes qui sont un coup de poing dans la figure (ndlr: Anne Pitteloud est aussi l’auteur d’un recueil de nouvelles paru l’année dernière, «En plein vol», Ed. D’autre part). Moi je ne sais pas faire, j’évite le sexuel en écrivant. Ecrire se fait à partir d’un échec. J’écris joyeusement, mais c’est à partir d’un échec, précisément sur le plan sexuel. Dans ma jeunesse, j’ai placé tous mes jetons dans des histoires d’amour. Si je me suis mise à écrire si tard, c’est que je préférais mes relations directes, d’amitié comme d’amour.

Jouir ou écrire, il faut choisir si je vous comprends bien?

CS: C’est hélas complètement cela. Même si j’oublie maintenant le plaisir de rencontrer autrui, de faires des tours et des grands projets… Mais le plaisir d’écrire existe. Ecrire a chassé l’autre jouissance.

AP: Et pourtant Catherine, toute votre œuvre est centrée sur le rapport à l’autre…

«Mes lectures m’influencent, me poussent à remettre en question les expressions toutes faites de ma propre écriture», disait Catherine à Anne dans un entretien retranscrit. En tant que critique littéraire, Anne, quel rôle jouent les livres des autres par rapport à votre propre écriture?

AP: Quand on est critique littéraire, on lit un ou plusieurs livres par semaine avec une attention particulière. Résultat, on est constamment dans le monde de l’autre. Ça prend beaucoup de place et de temps. Je me suis souvent demandé si cela empêchait mon propre univers de se développer… Je n’ai pas la réponse. En même temps, j’ai besoin de vivre ces autres vies, de découvrir ces autres écritures.

CS: Moi je lis comme je bois une boisson quand on a soif. Lire me nourrit. Je lis tous les jours quand je me lève – tard – au moins une heure.

«L’écriture aide à ne pas avoir peur», exprime Catherine à Anne, dans le texte de cette dernière. Peur de quoi?

CS: Effectivement. Ecrire c’est comme se réciter des passages du Coran, ou des formules magiques. C’est le pouvoir de l’incantation et de la prière. Pour ne pas avoir peur de la mort. Je ne fais pas référence à une fantasmagorie vague, là, je parle de mon âge et de la mort qui arrive au bout. Avant, j’écrivais pour conjurer une perte, en amour ou en amitié. Ou alors par peur de la douleur.

Pour vous Anne, écrire est-il aussi un moyen de vous protéger?

AP: C’est complexe. Etant d’une nature assez timide, je me suis toujours sentie plus à l’aise à l’écrit qu’à l’oral. J’écris pour construire un autre monde, pour réparer des choses, pour réinventer la réalité. Pour exister plus fortement, ou plus justement, peut-être.

«La distance de fuite» Catherine Safonoff, Ed. Zoé, 329 p.

«Catherine Safonoff, réinventer l’île» Anne Pitteloud, Ed. Zoé, 232 p.

(TDG)

Créé: 08.03.2017, 17h51

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