Angela Marzullo offre une vision délurée du féminisme

PhotographieLa turbulente artiste expose au Centre de la photographie Genève, où elle se livre à une performance quotidienne.

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Ce ne sont pas des œuvres à soumettre à tous les regards. Un avertissement, à l’entrée du Centre de la photographie Genève (CPG), en avise d’ailleurs le public sans ambages: certaines pièces de Feminist Energy Crisis «font explicitement référence au sexe». Il est vrai qu’Angela Marzullo ne se drape pas dans la pudeur lorsqu’il s’agit d’affirmer la puissance des femmes, de dénoncer les injustices qui leur sont faites, de décaper les stéréotypes de genre. Le propos de l’artiste italo-suisse, née à Zurich en 1971, est certes cru, décomplexé et parfois provocant, mais toujours porté par un humour décalé et salvateur: «Makita» – du pseudo dont elle s’est baptisée à ses débuts – a l’érotisme militant et pourtant jubilatoire.

Preuve en est la performance à laquelle elle se livre quotidiennement, à 11 h, durant le premier mois de l’exposition. Pieds nus, assise au sol, la quadragénaire à la dégaine de svelte ado punk feuillette Le Monde, en sépare les cahiers et opère sur leur tranche de minutieuses découpes. Ils sont ensuite ouverts par terre, laissant apparaître en leur centre une fente en amande circonscrite de lamelles. D’un geste bienveillant, Marzullo hérisse alors ces languettes autour de l’ouverture: celle-ci se fait vulve, celles-là toison. A la fin du processus, le 23 février, le plancher sera recouvert de 28 journaux sur lesquels auront fleuri autant de sexes féminins de papier. Soit le même nombre que le cycle menstruel compte de jours.

Courbet et nymphoplastie

Intitulée L'Origine, et littéralement taillée dans Le Monde, cette création évolutive constitue un évident clin d’œil au fameux tableau homonyme de Gustave Courbet. Mais l’œuvre est réinvestie, mise à jour. D’une part, ces intimités de femmes entrent en collision fortuite et souvent drolatique avec les nouvelles quotidiennes; d’autre part, cette performance se doit d’être organique et rituelle, comme l’explique Angela Marzullo, avec son intense regard bleu lagon. «J’ai besoin de mes mains pour faire émerger la forme, il y a donc un geste un peu transgressif, une dimension érotique. Ça parle aussi des différentes apparences que peut revêtir le sexe féminin et renvoie, sans l’aborder frontalement, à la problématique très actuelle de la nymphoplastie (ndlr: chirurgie intime visant à réduire les petites lèvres)

Parallèlement à ce work in progress, l’exposition du CPG explore d’autres facettes de l’univers radical et réjouissant de cette Genevoise d’adoption, laquelle confesse avoir connu sa première révolte féministe tout enfant: «J’ai toujours joué au foot avec les garçons, et assez bien, raconte-t-elle. A l’âge de 7 ans, ils ont tous pu s’inscrire au club, mais je n’y ai pas eu droit.»

Alors plus tard, l’artiste s’est autorisé quelques pieds de nez. Comme dans le trio de photographies Makita Pissoff, prises à plusieurs années d’intervalle, où elle est immortalisée tantôt accroupie, dans la nature puis sur la place des Nations, le pantalon baissé sur les cuisses, tantôt dans la position d’une statue de fontaine triomphante projetant un puissant jet d’eau. «Il s’agit autant d’une réflexion sur le territoire, puisque j’ai vraiment fait pipi aux quatre coins du bâtiment de l’ONU, que d’une démonstration de l’inégalité entre les sexes, souligne Angela Marzullo. Se soulager au grand air est une habitude masculine très banale. Ce même geste effectué par une femme est dérangeant.»

Le carcan de poncifs qui emprisonne le féminin est également dénoncé dans une seconde série de clichés, Makita Ice cream. Sur les six tirages, présentés à l’envers, figure la performeuse, maquillée comme pour une photo de mode, en train de manger lascivement un cornet glacé. Pour souligner l’idée de femme friandise soumise au désir des hommes, le portait est barbouillé de sorbets colorés. Mais en saccageant sa beauté à grands coups de desserts, l’artiste se réapproprie astucieusement son apparence et devient, de dévorée, dévorante.

Un féminisme qui donne la pêche

Une toute-puissance de l’énergie féminine qui est clamée sans détour dans Bomb A: sur une immense image d’archive, cinq soldats, de dos dans une tranchée, contemplent une explosion résultat d’un essai nucléaire sur la mer. Un signe femelle (le cercle sur la croix) recouvre presque entièrement le champignon atomique. Une prophétie quant au sexe du vainqueur, au bout du compte?

Tour à tour mère – elle a deux filles de 18 et 21 ans –, androgyne, guerrière, femme fatale ou un peu sorcière, Makita la polymorphe formule une œuvre singulière, nourrie du combat de celles qui ont milité avant elle, sans jamais tomber dans le dogmatisme. «Il faut garder les consciences éveillées sans travailler avec la peur. Je veux montrer que le féminisme peut être positif et plein d’humour. Un féminisme qui donne la pêche.» Mission accomplie: on ressort de cette visite avec la patate.

Angela Marzullo - Feminist Energy Crisis Jusqu’au 12 mars au Centre de la photographie Genève, 28, rue des Bains.

(TDG)

Créé: 03.02.2017, 17h10

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