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«L’amour est l’équivalent d’un pouvoir magique»

Au Grütli, Camille Giacobino pique une belle tête dans le «Roméo et Juliette» shakespearien.

La metteure en scène genevoise clôt dans la passion le règne de Frédéric Polier.
La metteure en scène genevoise clôt dans la passion le règne de Frédéric Polier.
GEORGES CABRERA

Mi-fée, mi-sorcière. Entre la fillette et la femme fatale. Un côté mâle, un côté femelle. Claire et sombre, sage et insolente, son chatoiement même fait de Camille Giacobino l’une des plus puissantes metteures en scène de la place. À 46 ans, après avoir prêté ses pouvoirs de comédienne à Didier Nkebereza, Valentin Rossier, Zoé Reverdin ou Frédéric Polier, son chéri, elle accroche à son adaptation des «Hauts de Hurlevent», il y a pile-poil un an, le deuxième volet d’un triptyque qu’elle consacre aux amants tragiques. Après Emily Brontë, avant «Tristan et Yseult», on l’écoute plonger dans le «Roméo et Juliette» de Shakespeare.

Comment vivez-vous cette dernière création sur la scène d’un Grütli dirigé par Fred Polier?

D’un côté, je me réjouis de passer à d’autres plateaux, avec des projets plus intimes, moins volumineux en termes de distribution. D’un autre, la fin d’une aventure si belle, si stimulante au Grütli provoque forcément de l’émotion. Mais notre métier n’est fait que de cela, des rencontres et des séparations. Rien de neuf: on est conquis et déchiré à tout bout de champ!

Vous rêviez de monter «Roméo et Juliette» depuis longtemps: l’amour serait-il votre spécialité?

Oui! Plus le temps passe, plus il m’intéresse! De toutes sortes de manières: comment il s’inscrit dans la société, si nous en sommes capables… Vécu, l’amour devient l’équivalent d’un pouvoir magique – il nous domine, mais on peut le développer de sorte qu’il entraîne une avancée, une guérison, une transformation en tout cas.

De quelle façon s’articule ce triptyque dédié à la passion?

Je me concentre sur trois histoires d’amour mythiques et fondatrices, dans leurs déclinaisons différentes, et dont le héros est chaque fois interprété par Raphaël Vachoux. Dans «Les Hauts…», les obstacles que les amoureux doivent surmonter sont avant tout intérieurs; au contraire, ils proviennent de l’extérieur dans «Roméo et Juliette»; dans «Tristan», la logique est biaisée par la présence du philtre: les héros subissent-ils ou choisissent-ils? J’adore me cogner à ces classiques qui me dépassent. Par la suite, je reviendrai au contemporain, ce qui amènera mon imaginaire à se balader dans des zones très contrastées.

Comment avez-vous travaillé sur le texte de Shakespeare?

À partir de la traduction par Victor Hugo, que j’ai panachée et mise à ma sauce, je l’ai écourté, remanié, tout en y injectant des fragments improvisés en répétition afin de ne pas laisser Shakespeare nous tétaniser.

Votre mise en scène insiste sur l’adolescence des héros. Par quel biais renouvelez-vous cette idée?

L’adolescence est un âge pas très sympathique, pour soi comme pour les autres. On a tellement soif d’absolu que la vie devient impraticable. Heureusement qu’on grandit! Au début de la pièce, Juliette, 14 ans, est encore une enfant: elle obéit à son père. Roméo, lui, pourrait jouer au foot. Après le coup de foudre, ils entrent tous deux en adolescence, les hormones prennent le dessus. S’ils pouvaient vivre leur passion, ils resteraient ados, finiraient par se quitter et rencontrer d’autres gens. Mais à cause des embûches posées par les puissants, ils doivent se rebeller et passer à l’âge adulte: aussitôt passée leur première nuit d’amour, lui doit fuir, elle doit élaborer sa stratégie. Tous deux abandonnent une parole libre et provocante au profit de la tragédie. Cela les incitera à refuser les carcans de la société adulte, et à se tuer.

Votre lecture conjugue agressivité et érotisme dans un même mouvement. Le coup frise à tout moment la caresse…

Les personnages se mesurent les uns aux autres dans une énergie hyperthéâtrale. La haine sert la rencontre. On se touche et se bouscule; rivalité et désir se mêlent. La connaissance du corps de l’autre passe aussi par des jeux violents. La sensation de son propre corps déclenche une forme d’ivresse à l’égard d’autrui – une ivresse propre à l’adolescence.

Vos comédiens sont vêtus comme aujourd’hui mais grimés comme alors: une semi-réactualisation?

J’entretiens un rapport fort à l’onirisme, à l’irrationnel, et suis portée vers les extraterrestres ou les fantômes davantage que vers le réalisme. J’aime que la réalité quotidienne soit transformée – c’est la raison pour laquelle je fais du théâtre. En revanche, j’estime que les thématiques de l’amour et de l’émancipation ne sont pas résolues à notre époque. L’action de «Roméo et Juliette» concerne hier, aujourd’hui et demain. Le reste doit servir à la poésie – à décoller du réel, à rejoindre l’univers de la fantaisie. Roméo et Juliette sont essentiellement des personnages mythiques. Jamais, ils ne choisissent la solution: ils veulent entrer dans la légende, marquer l’histoire, devenir des icônes. Tel est leur choix premier. Du coup, ils existent. Se laisser diriger par eux inspire beaucoup d’humour!

La scénographie s’organise autour d’une piscine: pourquoi ce choix?

Les Capulet seraient aujourd’hui une famille de nouveaux riches branchés. Pragmatiquement, la piscine exprime cela. Mais elle est aussi un trou, béant la plupart du temps. Quand elle ne se fait pas passage secret. Son plongeoir offre un lieu suspendu entre la terre et le vide. Et au milieu des échafaudages, elle ajoute un niveau supplémentaire, permet de passer d’un étage à l’autre.

En quoi votre regard sur la pièce s’assume-t-il comme féminin?

Un temps, je me définissais comme une femme virile. Je combine deux énergies tout ce qu’il y a de compatibles. Les prototypes, eux, m’empêchent. Il est difficile d’obtenir le droit de tout être dans la société actuelle. J’essaie d’y parvenir dans cette mise en scène: je glisse de Roméo à Juliette, à la nourrice, tantôt bébête, égocentrique, capricieuse, émouvante. L’autodérision remet tout en place. On doit griffer tout le monde, y compris son propre genre, égratigner sans discriminer. Une femme complète accède au rang d’être, déclinant alors tous les possibles.

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