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L’ambiguïté, un pas vers la libération

«Small g, une idylle d’été», d’Anne Bisang, réveille les frissons de Patricia Highsmith.

Lola Giouse en Dorrie androgyne et Zoé Schellenberg en Luisa chrysalide illuminent le café comme le spectacle de «Small g» à la Comédie.
Lola Giouse en Dorrie androgyne et Zoé Schellenberg en Luisa chrysalide illuminent le café comme le spectacle de «Small g» à la Comédie.
GUILLAUME PERRET

Pour ceux qui auraient un doute, l’affiche du spectacle de la Comédie déployée ces jours dans les rues de Genève ne représente pas Anne Bisang adolescente. Mais bien l’auteure du roman qu’adapte au théâtre la metteuse en scène, à savoir l’Américaine Patricia Highsmith, au temps de sa jeunesse. La confusion reste cependant légitime, non seulement à cause d’une similitude de traits, mais aussi en raison d’une affinité mentale qu’expose au grand jour «Small g, une idylle d’été», pour la première fois porté sur scène par la directrice du Théâtre populaire romand à La Chaux-de-Fonds. Or, quand deux esprits abrasifs se rencontrent, il y a des chances que ça crée des étincelles.

C’est le cas. Avec Mathieu Bertholet à la traduction et à l’adaptation du texte original, le lieu de rencontre des deux femmes artistes s’avère une aire des plus fécondes. Ce terrain? Un bistrot non loin du Platzspitz, à Zurich, à l’aube des années 90: Chez Jakob. Anne Bisang, 30 ans à peine, aurait pu y croiser une Patricia Highsmith alors septuagénaire, qui achevait sa vie mouvementée au Tessin. Elle aurait pu trouver l’écrivaine assise à une table en train de rédiger cet ultime ouvrage qui rompt avec les thrillers psychologiques dont Tom Ripley était le protagoniste pour s’inspirer plutôt – comme le laisse entendre le second terme du titre – du «Songe d’une nuit d’été» shakespearien. Croisements amoureux et travestissements identitaires à la clé.

L’utopie et le désastre

Sur le plateau du boulevard des Philosophes – qui entretient ici la thématique de l’homosexualité abordée par le récent «Angels in America» de Philippe Saire – Anne Bisang a fait reconstituer par sa scénographe Anna Popek le café de ses folles années: tabourets de bar molletonnés, lampes rondes, machine à cigarettes, télévision déversant des clips musicaux, «Tages-Anzeiger» à chaque table, tout y est. Un îlot à la fois protégé et dangereux, à l’image d’un foyer familial – d’où les nombreux éléments autobiographiques qu’y émaille Highsmith. Chez Jakob peuvent se matérialiser aussi bien l’utopie que le désastre. Sa clientèle y aime comme elle y crève, ses habitués s’y désirent comme ils s’y font la guerre.

Le week-end, il prend le nom de Small g – g pour «un peu gay». Parmi ses piliers, on y fréquente Rickie (le danseur Rudi Van der Merwe, présence juste, diction moins), un publicitaire «séropo» qui pleure son amant assassiné par des toxicos. Le flic bi Freddy, son partenaire occasionnel (Cédric Leproust, impec dans ses plusieurs rôles). L’éphèbe Teddie, fils à maman à l’orientation sexuelle en voie de détermination (solaire Raphaël Archinard). Dorrie, qui a pour sa part franchi le pas du saphisme (Lola Giouse, absolument remarquable). La couturière Renate, un concentré de pruderie et d’homophobie quant à elle (irréprochable Tamara Bacci, elle aussi transfuge de la danse). Enfin et avant tout, son irrésistible apprentie Luisa, qui élève l’ambiguïté au rang d’art de vivre (Zoé Schellenberg dans un crescendo jouissif).

Toute cette remuante promiscuité tisse la trame d’une époque pour laquelle les baby-boomers éprouvent aujourd’hui une certaine nostalgie. On aurait pu craindre qu’Anne Bisang se contente de cet attrait-là. La complaisance de sa part expliquerait peut-être les atermoiements à l’introduction et à l’épilogue. Il n’en est rien. L’ancienne programmatrice de la Comédie prouve à nouveau qu’elle a de la suite dans les idées. Elle brouille les limites entre narration et dialogues, qu’elle dissémine selon une mécanique complexe parmi des comédiens tantôt solistes, tantôt choristes. Elle dote son décor d’ubiquité en le faisant passer pour un autre par la seule force de l’imagination. Elle inocule des mouvements chorégraphiques au jeu d’acteurs dans un ludisme transgenre. À l’instar des personnages créés par Highsmith, elle saute la frontière qui mure les clivages binaires, y compris entre le bien et le mal. Juste à point pour les votations du 9 février, elle plaide pour l’équivoque – parfaite traduction du mot queer – comme indispensable escale avant l’émancipation.

«Small g, une idylle d’été» La Comédie, jusqu’au 1er fév., 022320 50 01, www.comedie.ch

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