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Un aller-retour finement aiguillé

En résidence à Pitoëff, Eric Salama et sa Compagnie 94 partagent leur lecture acérée d’une déportation express.

«Le rire est la seule chose qui reste après la catastrophe», selon George Tabori.
«Le rire est la seule chose qui reste après la catastrophe», selon George Tabori.
ISABELLE MEISTER

Soyez prévenus, cette création n’obéit pas aux canons du spectacle contemporain. Ni vidéo, ni micro, ni fumigène pour l’estampiller XXIe siècle, ni enjeu environnemental, ni question de genre pour l’ancrer dans les préoccupations sociétales du moment. Seule la coïncidence avec le 75e anniversaire de la fermeture du camp d’Auschwitz donne au «Courage de ma mère» un semblant de résonance actuelle.

Écrite en 1979 par le dramaturge, scénariste (pour Hitchcock ou Losey tout de même), romancier, metteur en scène et directeur de théâtre hongro-britannique George Tabori, la pièce est des plus singulières. Elle s’épaissit à partir de trois pages manuscrites rédigées par la main de sa mère, une dizaine d’années après les faits ahurissants qu’elle y raconte – et après l’extermination du reste de la famille.

Une journée à Auschwitz

Budapest, un matin de l’été 1944. Elsa Tabori se rend chez sa sœur pour une habituelle partie de rami. En route, elle est arrêtée par deux policiers qui la jettent dans un wagon à bestiaux à destination d’Auschwitz. «Où cela?» «À la boulangerie juive!» lui répondent-ils, goguenards, en allusion aux fours crématoires. Sur place, parquée avec 4029 autres, elle joue le tout pour le tout en suivant cette folle intuition: se présenter dans un courage nu, seule, aux yeux de tous ses pairs, devant l’officier nazi en charge, pour exiger son renvoi du camp en vertu d’un passeport spécial. L’Allemand, un végétarien sentimental, accède contre toute attente à la demande: le soir même, Elsa tape le carton avec sa sœur.

C’est la deuxième fois que le metteur en scène genevois Eric Salama, cofondateur du Garage dans les années 90, empoigne l’œuvre de Tabori (après le western yiddish «Weisman et Copperface»). Et la troisième qu’il rouvre le chapitre de la solution finale (après deux titres d’Armand Gatti). Avec finesse, esprit et infiniment de métier, il ne se contente pas de s’acquitter du devoir de mémoire mais amène subtilement «Le courage de ma mère» sur le terrain de la mise en abyme, ce méandre entre fiction et réalité – et prolonge ainsi l’intention première de l’auteur.

Il faut dire que Salama a prévu pour Tabori des porte-parole hors pair en les personnes de Juliana Samarine (une Elsa étoilée tout en nuance), Jean-Luc Farquet (un inusable George à ressorts), Alexandra Tiedemann et Olivier Lafrance (aussi engagés que burlesques dans tous les autres rôles), sans oublier Géraldine Schenkel à l’accordéon ou au minipiano pour les tonalités mineures du projet – ni l’imprévu Yann Marussich aux lumières.

Quatre acteurs groupés

Ramassés, les quatre comédiens assurent une narration collective entrecoupée de dialogues en discours tantôt direct, tantôt indirect. Témoin du récit de son fils, la mère intervient en censeur historique pour le corriger chaque fois qu’il prend trop de libertés. George se fait metteur en scène de sa propre chronique, dirigeant jusqu’à l’audience dans la salle. Le fait et sa transposition flirtent en se narguant. Tout comme l’humour et la gravité, inséparables aux yeux du survivant. À l’image de la tendresse et de l’analyse, aussi. Ou du naturalisme et de la distanciation, qui dansent comme un tango tout au long de la représentation – n’oublions pas que Tabori a fréquenté Bertolt Brecht et que son titre fait écho au «Mutter Courage» du maître. Courage? Il convient de le reconnaître surtout à Eric Salama et sa troupe, pour nous surprendre à contre-courant.

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«Le courage de ma mère» Théâtre Pitoëff, jusqu’au 9 fév., 0800 418418 ou compagnie94@bluewin.ch

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