Trop alanguie, Lana del Rey lasse à la longue

Arts et scènesLa dame de la pop américaine livre un quatrième album à la frontière des songes. Et du sommeil. Le mystère se fissure, le cliché menace.

La diva de la pop made in USA en fait trop dans son dernier album. Sa voix lasse plus qu’elle n’hypnotise

La diva de la pop made in USA en fait trop dans son dernier album. Sa voix lasse plus qu’elle n’hypnotise Image: NEIL KRUG/UNIVERSAL MUSIC

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Il n’est pas indispensable de bouleverser son style pour durer, et ce n’est pas le brave Guy Béart, mort cette semaine après avoir tricoté 300 chansons à la guitare sèche, qui dira le contraire. En revanche, il est utile de savoir choisir la pondération, surtout lorsque l’on a déboulé en phénomène pop aux arguments hypertrophiés où le too much faisait la règle. Trop mystérieuse, Lana Del Rey. Trop référencée. Trop lascive. Trop pulpeuse – trop refaite? Trop de succès, trop rapidement. Il y avait forcément une astuce, un coup tordu.

Une madone pour hipsters

En 2012, Born To Die célébrait ainsi la naissance d’une icône autoproclamée si parfaitement marquetée qu’on cherchait les publicistes cachés sous ses robes à la Rita Hayworth. Née Elizabeth Woolridge Grant, la demoiselle avait tenté sa chance deux ans plus tôt à travers un premier disque sous le nom de Lana Del Ray, qui mettait déjà un bout d’escarpin verni dans le décor fifties mortifère qui allait exploser avec Born To Die. Rebaptisée Del Rey, Lana s’impose en fantasme pop, en halo fantomatique surgit du passé mais citant le rap, l’electro et les technologies numériques. Une madone pour hipster qui parvenait à conquérir le grand public grâce à une brochette de chansons capiteuses, chantées avec une délicatesse confinant à la lassitude.

Cet automne, après une escapade sous quelques bourrasques rock confiées aux bons soins du Black Keys Dan Auerbach sur un album cyniquement titré Ultraviolence (2014), la moue lippue revient fredonner sa lune de miel avec son public. Honeymoon, donc, promet un retour aux joliesses hypnotiques de Born To Die. On le croit volontiers dès les violons acides striant les premières secondes de la chanson-titre. «Nous savons tous les deux qu’il n’est pas à la mode de m’aimer», ment-elle en phrase d’attaque. Après avoir bâti son succès sur le détournement des codes de la pop, voici qu’elle s’amuse de son propre statut de chanteuse tendance. Joli.

De fait, ce clin d’œil résume assez justement les limites du disque, où l’objet de fascination des origines (l’Amérique des années 50, les musiques pour Hollywood, les couleurs sépia, le mythe rock’n’roll) disparaît au profit de son propre nombril: une inconnue devenue fantasme pop, exhibée de scènes en scènes (sa prestation tout en appréhension au Montreux Jazz de 2012), moquée autant que désirée pour son physique étrange, décriée comme une imposture par ses consœurs jalouses lors d’une prestation ratée à la télévision américaine.

Comme pour se moquer de ces critiques, Lana Del Rey s’étale plus que jamais dans son personnage de prima donna évanescente, comme une photographie de David Hamilton qui prendrait vie sur un tapis composé de cordes et de synthétiseurs. Elle ne chante pas, elle expire. Les tempos lents assurent les ambiances menaçantes sur lesquelles elle dépose son spleen. Les filets de voix s’entremêlent aux échos digitaux, et des morceaux comme High by the Beach ou Music to Watch Boys To retrouvent l’équilibre de Born To Die, où la chanteuse s’imposait en une sorte de Madonna sous Valium, croqueuse lasse de petites pépites sucrées.

Mais dès Terrence Loves You, la formule commence à tourner à vide. Le chant s’éparpille comme un gaz pas hilarant du tout, si désespérément hiératique dans ses envolées aiguës qu’il provoque l’agacement plutôt que l’émotion – et ce n’est pas citer Bowie («ground control to Major Tom») qui prête à cette chanson un peu du génie de Space Oddity. Dans le concert des criquets et une ambiance «tarentinesque», God Knows I Tried rehausse le débat mais s’achève lui aussi dans l’exagération langoureuse de la production – la ligne vocale devient chant d’église aux réverbérations stridentes. Freak continue sur ce ton de menace susurrée, Lana Del Rey nous invitant «à rejoindre la Californie pour être un monstre (freak) comme nous». On frissonne assez peu.

Lui pincer la fesse gauche

Après avoir évoqué son départ à la retraite, la chanteuse forte en buzz avait annoncé dès le début de l’année ce disque comme un «retour aux sources». La magie relative de Born To Die a fait place à un exercice assez convenu. Le cliché pointe. La lassitude exhibée a ceci d’ennuyeux qu’elle est contagieuse. Alors que Salvatore relance la machine à minauderie pour un tour, on est saisi de l’envie affreusement macho de pincer la fesse gauche de la dame pour, enfin, entendre un brin de sa voix claire et frontale. Au registre de son pouvoir d’évocation, ce disque somnifère n’est ainsi pas totalement vain.

«Honeymoon» Lana Del Rey, Universal

Créé: 20.09.2015, 12h34

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