«À l’atelier, il y a encore l’air de Balthus»

Beaux-artsSeuls des intimes de l’artiste décédé en 2001 avaient poussé cette porte. Mais pour la 6e édition du Royaume des chats à Rossinière, sa veuve la laisse ouverte jusqu’au 7 septembre.

Descendante d’une famille de Samouraï, Setsuko Ideta avait 20 ans lors de sa première rencontre avec Balthasar Klossowski de Rola, elle l’épousa cinq ans plus tard à Rome. Lui avait 59 ans.

Descendante d’une famille de Samouraï, Setsuko Ideta avait 20 ans lors de sa première rencontre avec Balthasar Klossowski de Rola, elle l’épousa cinq ans plus tard à Rome. Lui avait 59 ans. Image: JEAN-PAUL GUINNARD

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Des silences, il y en a beaucoup dans une conversation avec la comtesse Setsuko Klossowska de Rola. Des silences introspectifs, d’autres plutôt réflexifs. Et d’autres encore aussi aériens qu’épanouis. Mais jamais la veuve du peintre Balthus ne s’en sert pour éluder une question. Impressionnante madone en kimono dans ce salon du Grand Chalet de Rossinière, elle les pose comme des respirations entre les rires et les confidences. Par contre… ce silence qui accompagne l’entrée dans l’atelier de Balthus – dont elle a décidé l’ouverture exceptionnelle au public cet été – dure plus que les autres, et ce n’est pas elle qui va l’interrompre.

C’est dans cette pièce éclairée par la lumière du jour, celle venue du nord parce qu’elle ne fait pas mentir l’équilibre des couleurs, que Setsuko Klossowska de Rola a vu pour son mari, vivant, pour la dernière fois. «Balthus était hospitalisé à Lausanne, mais lorsqu’il m’a dit vouloir revenir à la maison parce qu’après ce serait trop tard, j’ai immédiatement compris. Une fois rentré au Grand Chalet, il a voulu se rendre à l’atelier, comme si c’était tout à fait normal, comme s’il se devait d’aller travailler.» C’était l’hiver. Un mois de février. «Il faisait nuit, il faisait froid. Mais il y avait un tel amour autour de lui, une telle affection portée par ceux qui l’entouraient qu’il y avait comme un nuage de chaleur dans la pièce. Puis il a demandé à être seul mais comme il tenait ma main, je suis restée. Il a pris celle de notre fille, Harumi, dans sa main gauche. On est restés comme ça trois heures, lui regardait son dernier tableau et, de temps en temps, il disait: «Il faut continuer.» Il était encore pleinement conscient et, souffle la comtesse, c’est l’un des moments les plus extraordinaires de ma vie. Je sais que c’est ici, à l’atelier, qu’il est parti. Après, à la maison, il est tombé dans le coma.» Balthus s’est éteint en 2001, il avait 92 ans.

Le juste moment

Depuis, l’atelier condensant l’esprit et le temps d’un géant du XXe siècle est resté intact. Jusqu’au dernier indice d’une existence fusionnelle avec l’art. Mais les toiles prêtes à s’imprégner d’une beauté fascinante et quelques autres, inachevées, les fauteuils aux accoudoirs éreintés ne livraient leur troublante cohésion dans le désordre et leur force de présence qu’aux intimes. Donnant des ailes au réalisateur allemand Wim Wenders qui y a baladé sa caméra en zoomant sur les détails de cette vie à l’atelier (à voir à la Chapelle Balthus) et l’impulsion finale à l’Américain Bob Wilson pour monter son «Balthus Unfinished» l’automne dernier dans les entrailles de Plateforme 10 à Lausanne. Mais jamais encore cet ancien garage qui a vu à l’œuvre le maître du temps n’avait été ouvert au public. «C’était le juste moment pour Rossinière et pour moi aussi», glisse Setsuko Klossowska de Rola.

Le village vit sa sixième édition du «Royaume des chats» jusqu’au 7 septembre – exposition-concours où le félin cristallise l’inventivité créatrice des uns et des autres –, alors, pour la comtesse, Balthus, «Roi des chats» dans un autoportrait de jeunesse conservé au MCBA à Lausanne, se devait d’être là. «Pour lui, il n’y avait pas de clivage entre l’homme et l’animal, somme toute une attitude très bouddhiste. Un jour notre chat Mitsou est monté sur la table de la salle à manger pour s’allonger, il n’a rien dit, si ce n’est: «Je me souviens comme c’était très agréable d’être comme ça…»

Une jeunesse d’esprit

Setsuko Klossowska de Rola l’avoue dans un rire étouffé, aujourd’hui, elle dit facilement oui avec l’impression d’être «une jeune fille de 15 ans». Aurait-elle finalement décodé le dernier message de l’artiste? Cet énigmatique «il faut continuer»? «Je ne sais pas. À chaque fois que je réalise quelque chose, je me dis que ça doit être ça. Mais je pense qu’il renvoie également à une attitude à avoir vis-à-vis de la vie. Balthus était très zen! Je me souviens de ce jour où il a perdu deux ans de travail avec un tableau tombé à terre, n’importe qui aurait été anéanti. Pas lui. Son seul commentaire a été: «Je vais pouvoir faire ce à quoi je pensais vraiment.» C’est une jeunesse d’esprit que j’appréciais beaucoup.»

Balthus était «son centre» et la comtesse ajoute que «c’était passionnant». Présence discrète dans le silence de l’atelier, elle lavait les pinceaux, préparait les couleurs et lui les mélangeait. «Il y restait des heures mais elles semblaient appartenir à un autre cycle. J’ai toujours été impressionnée par le regard qu’il posait sur la toile, il était d’une telle densité qu’on le voyait presque, matérialisé en un fil de fer. Alors que son pinceau touchait la toile dans une douceur extrême comme s’il caressait un nouveau-né. Une fois de retour au Grand Chalet, il se mettait à regarder des livres de peinture sur Piero della Francesca ou Masolino.»

En éveil permanent, il regardait chaque détail de la vie avec le prisme du peintre si bien que même lorsqu’il demandait son chemin, il fallait poser la question une deuxième fois. «On était à Rome et Balthus conduisait, se souvient sa veuve. Au lieu d’écouter la direction indiquée, il me dit: «Tu as vu cet homme, on dirait un portrait du Caravage, j’ai observé tous les mouvements de ses muscles.» Mais on ne savait toujours pas quelle direction prendre…» Et pour ne pas perdre une seconde de cette intensité nourricière, l’artiste aux 350 toiles envoyait son épouse dans son atelier de peintre et de céramiste les jours où sa santé déclinante l’empêchait de rejoindre le sien. «Il me disait: va… comme ça, il y a au moins un de nous deux qui travaille. S’il commentait ce que je faisais? Il y avait des compliments, oui, mais surtout, il me laissait me tromper jusqu’au bout. Et j’ai beaucoup apprécié cela. Lui aussi passait du temps à refaire, ce qui explique pourquoi il en prenait énormément pour faire une toile.»

Derrière la vitre qui sépare les visiteurs de l’atelier de Balthus, Setsuko Klossowska de Rola s’excuse presque de l’avoir installée. Mais plus que le ballet de pinceaux, de couleurs et toiles inachevées, c’est un monde sensible qu’elle protège. «L’air de Balthus est encore vivant ici. On sent réellement sa présence physique, c’est très, très fort.»

Créé: 16.08.2019, 11h40

Des chats à chaque coin de rue

Vivre plus de vingt ans avec l’un des géants de l’histoire de l’art du XXe siècle, ça donne forcément des idées! Et l’envie de lui rendre hommage. Sur sa petite colline, en dessus de la tombe de l’artiste, la Chapelle Balthus vient d’être réaménagée en espace très zen et plus intime, favorisant la rencontre avec l’homme et le peintre. Plusieurs films y sont projetés, à choix, et en plusieurs langues. Mais cette année, c’est aussi la sixième édition de l’exposition «Le Royaume des chats» qui anime Rossinière. Née en 2009, de retour tous les trois ans, l’initiative s’inspire du titre donné par Balthus à son iconique autoportrait peint en 1935: «Le roi des chats». Déclinée dans le village, ses granges et ses rues, l’exposition-concours 2019 compte une soixantaine de créations peintes, sculptées, tricotées et filmées. Le couronnement aura lieu le samedi 7 septembre (16 h 30) lors d’une journée débutant par un marché à 10 heures et ponctuée par diverses animations dont le concert gratuit (17 h 30) des Petits Chanteurs à la Gueule de Bois.

Rossinière: atelier de Balthus et exposition «Le Royaume des chats» dans le village, tous les jours (10 h-17 h) jusqu’au 7 sept. Chapelle de Balthus, diverses projections dont le film de Wim Wenders, toute l’année (10 h-20 h).
www.roideschats.com

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