Scène de ménage torride à l’Orangerie

Théâtre Pietro Musillo met en scène une excellente version de «Fool for love», magnifique huis clos de Sam Shepard.

Entre May (Julia Batinova) et Eddie (Frank Semelet), un amour impossible, oscillant de l’attirance à la répulsion.

Entre May (Julia Batinova) et Eddie (Frank Semelet), un amour impossible, oscillant de l’attirance à la répulsion. Image: MARC VANAPPELGHEM

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Rouge vive, l’enseigne clignote à l’entrée du Théâtre de l’Orangerie, annonçant la couleur: «motel». A l’intérieur, une chambre au lit défait, un fauteuil fatigué et un frigo qui en a vu d’autre. Miteux, le motel. Sam Shepard, l’auteur de Fool for Love, l’a situé entre le Nevada et l’Arizona. Dans la touffeur du parc La Grange palpite le cœur d’une Amérique profonde, celle-là même qu’avait si bien su décrire l’acteur-dramaturge fraîchement disparu. Un peu d’émotion, pas mal de moiteur.

C’est ici, dans cette pièce décatie, qu’a échoué May (Julia Batinova), une jeune femme lasse d’un passé qu’on appréhendera peu à peu. Là aussi que se pointe Eddie (Frank Semelet), macho cavaleur au sourire carnassier. Ces deux-là se sont aimés, d’une passion dévastatrice. Elle l’a quitté, il n’a pas supporté. L’espace d’une nuit, ils vont se retrouver, entre attirance et répulsion. «J’ai pas besoin de toi», dit-elle, et l’instant d’après: «Pars pas!»

Engueulade homérique

Tandis qu’un mystérieux témoin à la voix sépulcrale (Christian Gregori) apparaît et disparaît ponctuellement, place à une scène de ménage homérique. Monumentale engueulade dont les échanges dévastateurs – non dénués d’humour et de dérision – finiront par révéler un terrible secret de famille. Dans la salle, on en serait presque gênés. C’est voulu. «J’aime placer les spectateurs en position de voyeurs, leur laisser penser que les personnages se trouvent et se perdent pour la première fois sous leurs yeux», explique Pietro Musillo, metteur en scène de ce huis clos haletant.

Après avoir monté en 2014 Hot House de Harold Pinter, le Genevois revient à l’Orangerie avec ce Fool for Love emblématique de Sam Shepard, l’un de ses auteurs de prédilection. «J’aime son parler extrêmement direct, qui ressemble à celui de la vraie vie. Il ne respecte pas la ponctuation, s’autorise des silences, des ruptures dans le rythme, des moments de malaise. On se retrouve avec un texte un peu rêche, abrupte, assez jouissif à reproduire sur scène.» Parfois, les interprètes de ces personnages fracassés par la vie parlent tous en même temps. Volontairement. Une déferlante de paroles suivies de moments de tension, muets, intenses.

Entre tragédie et vaudeville

«Fool for Love se situe à mi-chemin entre la tragédie grecque et le vaudeville», reprend Pietro Musillo. A l’inverse du cinéaste Robert Altman, qui a proposé sur grand écran en 1985 une vision plutôt dépressive de cet univers de poésie et de chaos, le Genevois n’a pas voulu sombrer dans le mélodrame. «De la noirceur émergent des moments de dérision. Je trouve irrésistible la mauvaise foi des personnages, qui en arrivent à des extrêmes un peu ridicules.»

A l’image d’Eddie l’infidèle, jaloux du nouvel amoureux de son ex. Magnifique d’arrogance roublarde, Frank Semelet donne corps à ce macho naïf, convaincu de son inaltérable pouvoir de séduction. Face à lui, Julia Batinova incarne avec grâce une May fatiguée d’avoir été délaissée, déchirée entre une passion indélébile et l’espoir de refaire sa vie autrement. «Entre eux, il y a quelque chose de l’ordre du sadomasochisme», commente Pietro Musillo. Sanglé dans une chemise à manches courtes laissant apparaître son Marcel, Christian Gregori compte les coups. Tout en sobriété, le comédien genevois arbitre de manière fantomatique les dérisoires tentatives de manipulation des deux ex-amants. Dans un rôle d’intrus, Yann Schmidhalter possède le côté naturellement décalé qui sied au personnage de Martin, ultime comparse de ces échanges passionnels et destructeurs.

Créée pour le théâtre, cette version de Fool for Love se donne des allures de cinéma. A la fois scénographe et metteur en scène, Pietro Musillo a occulté le haut des murs de l’Orangerie avec des tentures pour donner discrètement une sensation d’écran 16/9 à la scène. Des éclairages travaillés et un son surround savamment dosé achèvent de plonger le spectateur dans l’enfer d’un amour impossible. Ravi, le spectateur.

«Fool for Love», jusqu’au 13 août, Théâtre de l’Orangerie, parc La Grange. 19 h ou 20 h. Horaires et rens.: www.theatreorangerie.ch

(TDG)

Créé: 03.08.2017, 15h10

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