Pionnière inspirante, elle a dansé pour Martha Graham

PortraitNoemi Lapzeson, soliste, chorégraphe, pédagogue, cette Genevoise d’adoption a payé de sa personne pour révolutionner son art.

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Un lumineux jardin d’hiver, des jouets d’enfants colorés jonchant le sol devant un mur de livres, l’univers de celle qui vient de recevoir des mains d’Alain Berset le Grand Prix suisse de danse 2017 lui ressemble, alliant sobrement nature, culture et chaleur familiale. Délicatement posé sur un fauteuil bas, son instrument, son corps menu, cassé par 55 ans de danse intensive, rappelle que Noemi Lapzeson a composé avec lui d’envoûtantes chorégraphies et a été le support d’un enseignement suivi par plusieurs générations de danseuses et danseurs.

C’est Un corps qui pense, titre du livre que lui a consacré son élève, la danseuse et chorégraphe chilienne Marcela San Pedro, fascinée par sa personnalité charismatique et par la finesse libératrice de sa pédagogie. «J’ai donné des cours durant 54 ans. J’ai commencé très jeune car je voulais communiquer mon art de manière empathique, ouverte, différente de ce que j’avais appris quand l’enseignement se faisait de manière tellement impitoyable», relève Noemi Lapzeson. Aujourd’hui, elle souffre par ce corps qui a tant communiqué: «La danse c’est la base de mes jours, mais mon corps me crie qu’il a mal. Je dis toujours qu’il ne faut pas vieillir ou qu’il ne faut pas danser!» Ce que n’a pas écouté une autre de ses élèves, Marthe Krummenacher. Elle vient, elle aussi, de recevoir un prix de l’Office fédéral de la culture, celui de danseuse exceptionnelle 2017. Très attachée à Noemi pour qui elle a notamment dansé à Genève après l’avoir fait sur les plus grandes scènes internationales, c’est le choix du cœur quand elle participe à plusieurs de ses spectacles. «Noemi est ma marraine de danse. Son regard m’a porté. J’étais encore une enfant quand je l’ai connue, mais elle m’a donné confiance et fait sentir que j’étais à ma place en dansant.»

J’étais le centre du monde. Ce n’est pas bien, je l’ai appris plus tard à mes dépens, mais mes parents étaient des gens excep-tionnels. Je me dis que je leur dois tout ce que j’ai fait et ce que je suis

Noemi Lapzeson, qui est à l’origine d’un bel élan vers la danse contemporaine en Suisse romande, est née en Argentine en 1940 dans une famille d’érudits. Sa mère Cecilia, physicienne et musicienne, son père Elias, avocat et cinéphile, n’ont eu qu’une fille unique et adorée. Elle a baigné dans l’art, toutes disciplines confondues. «J’étais le centre du monde. Ce n’est pas bien, je l’ai appris plus tard à mes dépens, mais mes parents étaient des gens exceptionnels. Je me dis parfois que je leur dois tout ce que j’ai fait et ce que je suis aujourd’hui.» La musique emplissait l’espace

Enfant, Noemi joue des heures à la marelle, articulant déjà son corps en courtes phrases chorégraphiques. «Je dansais aussi lorsque, en rentrant de l’école, j’entendais ma mère jouer du Bach sur son orgue. La musique emplissait l’espace de la maison et tout mon être en était imprégné. Je me glissais derrière elle, j’esquissais quelques pas sans qu’elle ne me voie. Bach m’a mené vers la danse.»

Elle débute avec une élève de Jaques-Dalcroze qui lui conseille très vite d’aller se former à l’étranger. Après avoir créé sa toute première chorégraphie à l’âge de 14 ans, la jeune fille s’envole vers New York pour suivre des cours à la fameuse Julliard School. «Je l’avais voulu, mais c’était une déchirure. J’ai longtemps pleuré en lisant du Balzac. Je jouais du piano chez Philip Glass. Et soudain, je me suis retrouvée New-Yorkaise…» Noemi Lapzeson aime, quand elle le peut, aller voir des spectacles dans cette cité bouillonnante qui inspire les créateurs. Un jour, elle reste sans voix devant l’un d’entre eux: Clytemnestre de Martha Graham, fameuse chorégraphe, un des mythes fondateurs de la danse contemporaine. «J’étais sidérée par l’intelligence de sa chorégraphie. J’ai décidé qu’il fallait que je danse pour elle. J’étais effrayée car elle avait la réputation d’être terrible avec ses danseurs, mais j’y suis allée.» Avec Martha Graham

Elle restera huit ans chez la grande dame et dansera même en duo avec elle, incarnant la jeune Héloïse dans un ballet alors que Martha Graham interprète l’héroïne âgée. A la fin des années soixante, elle quitte celle qu’elle admirera au-delà des ans. «J’ai créé la London Contemporary Dance Company avec Bob Cohen. Le souci, c’est que j’avais touché le sommet avec Graham. Quand on a commencé au top, c’est difficile de redescendre.»

Intransigeante par respect pour la danse, exigeante envers elle-même, Noemi arrête de danser – sans cesser de donner des cours dans le monde entier – et s’installe dans le midi de la France avec son mari d’origine suisse alémanique. En 1976, elle donne naissance à sa fille Andrea et, quelques années plus tard, la petite famille s’installe à Genève. La passion de l’enseignement rattrape Noemi Lapzeson qui ouvre un cours où tous les Genevois avides d’apprendre la danse contemporaine se précipitent. Notamment le metteur en scène valaisan Armand Deladoey, qui deviendra son partenaire dans son premier duo: «Nous sommes tombés en amitié, comme on peut tomber amoureux. Elle m’a permis de m’exprimer avec le corps et cela a complètement changé ma manière d’envisager le théâtre.» Avec d’autres danseurs, il sera l’un des piliers de sa compagnie, Vertical Danse.

Ainsi «La rose de personne», comme l’écrit son ami le musicologue et poète Philippe Albèra, a entraîné dans son sillage un mouvement vers le mouvement contemporain. «Une famille réinventée pour elle l’égarée (…) arrivée comme par effraction de lointaines contrées imaginaires, avec ses yeux qui brillaient et brillent toujours des ciels de désirs insatiables curieux.» (TDG)

Créé: 08.11.2017, 09h35

Bio

1940 Naissance à Buenos Aires.

1956 Elève à la Juillard School de New York.

1958 Suit les cours du Martha Graham Center of Contemporary Dance.

1962 Est engagée dans la compagnie de Martha Graham
comme soliste.

1969 S’installe à Londres où elle crée la London Contemporary Dance Company and School. Parallèlement, elle dispense des cours dans le monde entier.

1976 Naissance de sa fille Andrea qui lui donne deux petits-enfants qu’elle adore.

1980 S’établit à Genève.

1986 Fonde à Genève l’Association pour la danse contemporaine (ADC).

1989 Crée sa propre compagnie, Vertical Danse. Ses pièces les plus récentes: Madrugada, Larmes, Amour baroque/Monteverdi.

2015 Sa dernière chorégraphie: Variations Goldberg.

2017 Grand Prix suisse de danse.

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