Pierre Desproges sort de 30 ans d’un silence forcé

LittératureL’humoriste ressuscite dans un grand et beau livre réalisé à partir de ses archives personnelles.

«Moi, je suis un nihiliste. Je suis l’extrême rien, je n’espère rien de l’homme, je n’en attends rien, je n’y crois pas. C’est un des animaux qui peuplent la terre pendant quelques années avant de tomber en poussière.» Ainsi parlait-il dans les «Mardis du théâtre» sur France Culture en novembre 1987.

«Moi, je suis un nihiliste. Je suis l’extrême rien, je n’espère rien de l’homme, je n’en attends rien, je n’y crois pas. C’est un des animaux qui peuplent la terre pendant quelques années avant de tomber en poussière.» Ainsi parlait-il dans les «Mardis du théâtre» sur France Culture en novembre 1987. Image: Loius Monier

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«Je veux bien passer pour un salaud aux yeux des imbéciles. Je pratique l’art du pamphlet, il faut le prendre pour ce qu’il est dans notre époque ramollie où tout le monde a peur, a honte, se censure.» Ce billet, paru dans France-Soir, est signé Pierre Desproges en 1986.

Les choses n’ont pas changé depuis. Ou plutôt si, elles ont empiré. Mais l’artiste à l’humour corrosif n’est plus là pour les dénoncer, et ça manque vraiment. Pour réveiller sa parole et son esprit, Perrine Desproges a donc ouvert les cartons d’archives de son père. Tout y était conservé: photos, manuscrits, dessins, collages, reportages ou lettres d’amour. De sa tendre enfance jusqu’aux derniers jours.

Prévoyant, tout de même, ce «perturbé congénital» avait aussi gardé des écrits savoureux pas encore interprétés ou publiés, signalant à sa femme et à ses deux filles que ce serait un jour peut-être leur assurance-vie. Sa veuve, Hélène, n’étant plus, c’est sa fille Perrine qui s’est plongée dans le trésor familial, avec l’aide de Cécile Thomas.

Les Editions du Courroux

Après une longue immersion dans ces tonnes de documents, les deux femmes viennent de publier un ouvrage intitulé Desproges par Desproges. Cette somme de 340 pages contient plus de 600 documents, dont 80% d’inédits. Elle sort aux bien nommées Editions du Courroux, créées spécialement pour l’occasion…

Et comme la pomme ne tombe jamais loin de l’arbre, Perrine Desproges précisait jeudi soir, sur un plateau de télévision, que la sortie de ce livre ne marque pas les trente ans de la mort de son père, mais bien de son cancer!

Cet artiste «dégagé» (en opposition à l’artiste engagé qu’il ne voulait pas être) est décédé en avril 1988 des suites d’une maladie qu’il a évoquée dans un seul texte, On n’est pas des bœufs, et qui devait figurer dans son troisième spectacle: «Ce n’était pas un point de côté, c’était un cancer de biais. Y avait à mon insu, sous-jacent à mon flanc, squattérisant mes bronches, comme un crabe affamé qui me broutait le poumon. Le soir même, chez l’écailler du coin, j’ai bouffé un tourteau. Ça nous fait un partout.»

Cet humour noir, ce goût de l’absurde et de la provocation, ces courts textes percutants qui ont fait sa réputation se retrouvent dans presque toutes les pages de ce «Desproges illustré», puisque c’est la plume même de l’artiste qui se raconte. Et quelle plume! Les phrases imprimées en couleur qui se glissent parfois dans le texte sont celles de sa fille et de Cécile Thomas, qui donnent un cadre ou du liant aux écrits.

Coups de gueule ou de griffe

Les lecteurs entrent ainsi en contact direct avec celui qui a toujours eu l’écriture comme obsession. «… Je ne peux pas vivre sans le verbe. Quand je n’écris pas, je lis; quand je ne lis pas, je joue au Scrabble; quand je ne joue pas au Scrabble, je fais des mots-croisés. J’ai des rapports constants avec le mot, c’est mon truc.»

On trouve déjà sa drôlerie et son mordant dans la correspondance du jeune Pierre, et sa rage de troufion pendant la guerre d’Algérie, qui lui fait écrire, entre autres: «Il ne faut pas désespérer des imbéciles. Avec un peu d’entraînement, on peut arriver à en faire des militaires.»

Ses lettres d’amour enflammées, mais aussi les chansons, collages, correspondances imaginaires et photos de famille donnent une tout autre image de celui qui a fait rire les foules avec ses innombrables coups de gueule ou de griffe. On découvre un papa poule, un grand tendre, un sacré foireur. Mais parmi tous ces écrits, ce sont surtout ceux qui l’ont fait connaître au plus grand monde que l’on relit avec le plus de délectation. Les Chroniques de la haine ordinaire, les réquisitoires du Tribunal des flagrants délires, La minute nécessaire de Monsieur Cyclopède, ainsi que des articles parus dans la presse française, où il pourfend les idées reçues et les bons sentiments.

L’humour catholique

Car même s’il se dit volontiers antitout, Desproges n’est étonnamment pas anticlérical. Il avoue même pratiquer un humour catholique, comme Woody Allen pratique l’humour juif. Ce qui ne l’empêche pas de clamer parfois son profond désespoir: l’être humain est souvent si médiocre… Alors il se tient à distance. «La musique, c’est la seule activité de groupe qui soit supportable chez les humains.»

Ce livre est ainsi truffé de traits d’esprit à reproduire le plus souvent possible, comme des piqûres de rappel. Et puis il y a ce petit résumé de sa personne.

«J’ai 43 ans, je suis bourgeois. Ma race? Blanche, imprécise, normale. Je ne suis pas beau, il y a la tête et l’ensemble. Je suis moins beau que certains couchers de soleil sur le Palais Bourbon, et moins évidemment érotique que les éphèbes de Praxitèle. Cependant, la marque du temps et du Chivas Regal sur ma rude trogne de trappiste lubrique immature attire vers moi des femmes honnêtes et même quelques sous-secrétaires d’Etat qui portent moins souvent de culotte que de respect à Léon Blum. Et de nombreuses femmes du monde trouvent que j’ai la peau douce…»

«Desproges par Desproges» Edition élaborée par Perrine Desproges et Cécile Thomas. Ed. du Courroux, 340 pages

Créé: 13.10.2017, 20h49

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