Nuances de Noirs et Blancs en Afrique du Sud

RomanDans «Agaat», Marlene van Niekerk dépeint les rapports d’amour et de haine se tissant sous l’apartheid.

Marlene van Niekerk, auteur de «Agaat», a grandi dans une ferme en Afrique du sud, comme son héroïne.

Marlene van Niekerk, auteur de «Agaat», a grandi dans une ferme en Afrique du sud, comme son héroïne. Image: Simone Scholtz

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Professeur de littérature afrikaner et néerlandaise à l’université sud-africaine de Stellenbosch, Marlene van Niekerk s’était fait connaître après son premier best-seller Triomf. L’ouvrage traitait de la difficulté d’être un petit paysan blanc afrikaner pendant l’apartheid. On retrouve cet univers complexe, loin de la dichotomie simpliste entre méchants Blancs riches et pauvres Noirs exploités, dans son deuxième roman Agaat. L’ouvrage est paru en 2004, mais la traduction française vient de paraître en ce début d’année.

Ce roman brosse la vie de Milla, femme afrikaner éduquée qui reprend le domaine agricole de sa famille après son mariage, entre les années 1940 et les années 90. N’arrivant pas à concevoir d’enfant avec son mari, le colérique Jak de Wet qui la bat régulièrement, Milla recueille Agaat (prononcer le g comme le ch de Bach), une enfant métisse qu’elle élève tantôt comme sa propre fille, tantôt comme un animal rebelle à mater. Agaat a à peine 13 ans lorsqu’elle se mue en sage-femme de fortune à l’arrière d’une voiture et aide à mettre au monde l’enfant tant attendu de Milla. Avec la naissance de l’enfant, un nouvel ordre se met en place, Agaat devient simple domestique. Le rapport entre les deux femmes, tissé d’amour et de haine, est décrit dans les petits cahiers de Milla de Wet, auquel le lecteur a accès de manière non-chronologique. Jointe par téléphone, Marlene van Niekerk répond à nos questions.

Vous êtes née en 54, soit plus tard que vos personnages principaux, mais avez aussi grandi dans une ferme au sud de l’Afrique du Sud. Avez-vous eu une vie semblable à la leur?
J’ai grandi dans une ferme dite expérimentale dans la région de culture du blé de Overberg. Mon père, employé des Services techniques d’agriculture, était chargé de mettre en garde les paysans contre les dangers de la monoculture et de l’utilisation d’engrais chimique pour les terres. Quant à la ferme de Milla et Jak de Wet, je l’ai située un peu plus loin, dans la région de Swellendam. J’ai rebaptisé un lieu qui s’appelle en réalité Grootvadersbosch, soit littéralement «le bois de grand-père», en Grootmodersdrift, «le gué de grand-mère».

Comment grandit-on sous le régime de l’apartheid?
On se rend compte des différences de traitement entre Noirs et Blancs en grandissant. Je me souviens d’une scène, quand j’étais enfant. Un jour, nous avons croisé sur le chemin un Noir qui était assis sur un sac, l’air abattu. Mon père lui a demandé s’il était malade. Il a répondu: «Non maître, j’ai perdu mon enfant.» Le lendemain, nous avons vu une procession de personnes «de couleur» portant un tout petit cercueil. J’ai demandé à mon père s’ils allaient l’enterrer dans le cimetière près de l’Eglise, et il m’a dit: «Non, dans un autre espace, conçu pour les Noirs». Cela m’a marqué que leur cimetière soit si loin de celui que je connaissais.

Comment vous est venu l’idée d’Agaat?
Enfant, j’ai connu une femme métisse, qui servait chez des voisins. Elle avait été adoptée, avait un bras difforme, et savait coudre à merveille, comme Agaat. J’étais fascinée par l’intimité qu’elle partageait avec les enfants du couple et la femme de la maison. Elle avait une place spéciale dans leur famille. Pour nous, c’était comme une tante, mais «de couleur».

Pourquoi avoir titré «Agaat», alors que la parole est assumée par Milla?
Agaat est le pivot central du roman, l’action se déroule tout autour d’elle. Mais je n’en n’ai pas fait la narratrice, parce que n’ayant pas été dans sa situation, je ne peux pas imaginer la manière dont elle voyait sa vie.

Une femme qui écrit l’histoire de sa vie au jour le jour, dans son journal intime. C’est quelque chose que vous faites?
Non, ça m’ennuie trop. Lorsque j’essaie, je me mets à raconter des mensonges.

Le procès d’Oscar Pistorius lève le voile sur les nombreux cas de violence conjugale en Afrique du Sud. Une femme tuée sur deux l’est par son conjoint. Comment interpréter ce chiffre?
Il y a un taux de violence inacceptable à l’encontre de personnes vulnérables, enfants, femmes et personnes âgées. Beaucoup de personnes essayent d’expliquer cette étrange folie («strange madness») qui a cours dans le pays. L’explication la plus courante est la mauvaise situation économique: dans les classes sociales défavorisées, l’identité masculine serait mise à mal à cause du taux de chômage élevé.

J’ai entendu la théorie d’une doctoresse qui travaille pour la Croix rouge et qui a étudié le cerveau humain. Selon elle, un bébé qui ne reçoit pas de sa mère suffisamment d’affection, sous-développerait une partie de son cerveau, soit la région limbique, responsable notamment de l’empathie pour autrui et de la gestion de la violence. Or un être qui a manqué d’affection ne pourrait pas en tant qu’adulte en apporter à son enfant. Cette théorie a le mérite d’expliquer pourquoi un taux de violence élevé se mesure aussi dans les classes aisées en Afrique du sud.

«Agaat» de Marlene van Niekerk, Ed. Gallimard, 720 pages

(TDG)

Créé: 07.03.2014, 12h37

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