Le tour d’un dada en 80 000 vinyles

Ma discothèque et moi (6/7)Banquier privé, mélomane et mécène, Guy Demole a créé chez lui un havre où les raretés triomphent.

Guy Demole dans les étages enfouis de sa demeure de Cologny. C’est ici, à l’abri de tout danger, que se déploie l’essentiel d’une collection stupéfiante de vinyles. Ils sont 80 000 en tout et ils meublent dans un ordre absolument cartésien chaque recoin de cet espace miraculeux. Avec 60 000 albums, le jazz occupe la plupart des rangées. Le restant est consacré à la musique classique.

Guy Demole dans les étages enfouis de sa demeure de Cologny. C’est ici, à l’abri de tout danger, que se déploie l’essentiel d’une collection stupéfiante de vinyles. Ils sont 80 000 en tout et ils meublent dans un ordre absolument cartésien chaque recoin de cet espace miraculeux. Avec 60 000 albums, le jazz occupe la plupart des rangées. Le restant est consacré à la musique classique. Image: STEEVE IUNCKER-GOMEZ

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Pour se rapprocher du trésor, il faut faire tout d’abord le deuil des coteaux de Cologny, délaisser la vue imprenable qui s’offre au visiteur et qui porte loin sur le lac et ses environs. Oublions donc ce que nous avons aperçu à travers la terrasse et les baies vitrées de la maison dont on vient de franchir le seuil: il faut suivre le maître des lieux, Guy Demole, qui accueille avec une boisson rafraîchissante – très bienvenue par une journée caniculaire – et qui nous conduit vers les étages enfouis de sa demeure. Posée et retenue, l’excitation qu’on devine en filigrane chez l’hôte nous fait comprendre que le spectacle auquel nous allons assister sous peu nous laissera sans mots. Et il en sera ainsi. Après avoir dévalé une rampe étroite d’escaliers et s’être faufilé dans un couloir serré, on atteint LA pièce.

Une collection stupéfiante, de 1917 à Charlie Parker

Ici, à l’abri de tout danger, se déploie l’essentiel d’une collection stupéfiante de vinyles. Ils sont 80 000 en tout et ils meublent dans un ordre absolument cartésien chaque recoin de cet espace miraculeux. Ce qu’on y repère, en promenant le regard sur de petites portions de rangées, c’est une certaine histoire de la musique du XXe siècle, et pas n’importe laquelle. «La grande partie de la collection, c’est-à-dire environ 60 000 vinyles, est consacrée au jazz», nous dit Guy Demole. Toute sorte de jazz? Absolument pas. Dans ce vaste territoire, le passionné a sévi avec insistance sur des parcelles définies par des goûts personnels: «J’ai suivi le filon de l’âge classique, en démarrant en 1917 et en arrivant jusqu’à Charlie Parker, aux années 50 donc. Les exceptions ne manquent pas, bien sûr, mais elles sont rares.»

Rien, dans ce trésor patiemment accumulé, n’est laissé à l’improvisation. Avec un goût prononcé de la gestion – l’esprit du banquier privé surgit à ce moment – Guy Demole a répertorié chaque disque dans des fiches qu’il nous montre, conservées à l’intérieur d’épais dossiers plastifiés. Tout y est consigné: musiciens, date de pressage de l’album, maison discographique, source de l’acquisition, etc. Dans un même esprit de système, l’homme a placé chaque galette dans une arborescence de familles et de sous-familles qui permettent de retrouver aisément l’objet dans la grande pièce. «L’organisation spatiale des disques répond à un fil chronologique. On commence par les «worksongs», ces chants de travail qu’on considère comme source principale du blues et du jazz. S’ensuivent le Spiritual, la musique de La Nouvelle-Orléans, puis le jazz de Kansas City, de Chicago et enfin de Harlem, et plus généralement de New York. Chaque section comporte encore des séparations par ordre d’instruments. Si je veux donc retrouver, par exemple, un disque de piano lié au filon de Kansas City, en suivant l’ordre de classement, j’arrive rapidement à Count Basie.»

Il y a, entre ces dizaines de rangées, une autre histoire qui prend forme en toute discrétion: celle d’une passion dévorante, d’une obsession qui ne vous lâche jamais. «Parfois, on piste un album, on le chasse pendant longtemps, on guette une édition rare, et lorsqu’on finit par mettre la main dessus, on s’aperçoit que le bonheur ne dure que dix minutes. Très vite, on est rattrapé par d’autres quêtes, et c’est le drame du collectionneur. Au fond, une collection, il faut mourir pour l’achever», nous glisse dans un murmure Guy Demole. Alors, plutôt qu’évoquer la fin, remontons aux origines de cette sorte de manie. Le mécène genevois s’en souvient parfaitement: «C’était en 1943 et j’avais dix ans. Je possédais à l’époque une quinzaine de vinyles de jazz. Un jour, j’entends un morceau de Louis Armstrong. Il est accompagné par un clarinettiste qui me foudroie tout de suite et dont j’ignore tout. Par la suite, j’ai découvert qu’il s’agissait de Sidney Bechet. Tout a débuté à ce moment précis et ce musicien est entré alors dans ma vie de mélomane et de musicien amateur. Car moi aussi, je jouais de la clarinette.»

Ernest Ansermet, un autre héros

La brèche ouverte par l’Américain ne fera dès lors que s’élargir jusqu’à atteindre des proportions à peine concevables. Aujourd’hui Guy Demole possède tout ce qui a été gravé par le clarinettiste, dans toutes les éditions possibles, sur des supports qui vont du 78 tours aux bandes magnétiques. Parmi les 60 000 vinyles de jazz, près de 7 000 portent les traces du génie de La Nouvelle-Orléans. Le collectionneur nous en tend un, rarissime, qu’on ose à peine prendre, la paume de la main bien aplatie, «parce qu’une prise avec le pouce et l’index risque de casser le disque.» Alors Bechet, une passion dominante dans la cosmogonie discographique de Guy Demole? Bien sûr que non. Un quart des galettes – 20 000 disques tout de même! –, sont consacrés au classique. On navigue ici dans un vaste territoire, qui s’étend du baroque au répertoire contemporain. On y croise ici aussi des figures dominantes qui ont les faveurs du mélomane.

Les plus imposantes? Celle d’Ernest Ansermet et de l’Orchestre de la Suisse romande, que le chef a fondé il y a 100 ans et des poussières. «J’ai entre 8 et 9 000 enregistrements réalisés avec le chef et entre 7 à 8000 de l’OSR sans son fondateur. Le classique et l’opéra sont entrés dans ma vie bien plus tard que le jazz et je dois la découverte d’Ansermet à… Sidney Bechet», se souvient en souriant Guy Demole. «Un jour, le chef a fait l’éloge du clarinettiste et de sa virtuosité dans un article resté célèbre. En le lisant, je me suis intéressé à cette figure romande et à ses enregistrements.» Un autre domaine de chasse s’est alors ouvert, avec ses incontournables et ses immenses raretés à retrouver. Avant de quitter les lieux, on en aperçoit une dernière: le 78 tours original de «Petrouchka» de Stravinsky. Il fut gravé au Victoria Hall en 1946 par les techniciens de la maison Decca. L’âge d’or discographique de l’orchestre débutait ainsi. Et Guy Demole en possède jalousement les traces.

Créé: 16.08.2019, 15h41

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Igor Stravinsky, «L’Oiseau de feu». «On est à Londres en novembre 1968 et Ansermet revient sur les lieux où il a enregistré «Petrouchka» près de vingt ans plus tôt. À l’insu du chef, les techniciens de Decca enregistrent aussi les répétitions de ce «Oiseau de Feu». Le disque qui paraît plus tard est particulièrement émouvant: Ansermet meurt en février 1969, quelques mois après cette captation.»

Maurice Ravel, «Concertos pour piano», «Tzigane», «Sheherazade»
«J’ai eu une amitié fidèle et profonde avec le chef d’orchestre Armin Jordan. On le retrouve ici dans ses meilleurs jours, inspiré et bouleversant, à la tête d’un Orchestre de la Suisse romande qu’il a dirigé de 1985 à 1992. Maurice Ravel est une des grandes colonnes dans le répertoire de l’OSR.»

Sidney Bechet, «Blue Horizon». «Ce fut un des grands enregistrements de Sidney Bechet chez la maison Blue Note. Dans ce disque publié en 1944, on entend un blues poignant, en Mi bémol, et on assiste médusé à la grande virtuosité du clarinettiste, qui passe avec une agilité décoiffante des graves profonds aux plus hauts aigus. C’est un spectacle formidable, un morceau d’anthologie.»

Louis Armstrong, «2.19 Blues». «C’est une rareté gravée par la maison Decca en 1940. Le titre de la chanson fait allusion à l’heure de départ d’un train qui sépare Armstrong de sa dulcinée. Dans les accompagnements, on entend la formidable clarinette de Sidney Bechet, qui est à l’origine de la collection que j’ai amassé année après année. C’est donc un disque crucial dans ma vie.»

La dernière perle rare qui complète une œuvre

Il y a quatre mois à peine, Guy Demole a connu une dernière grande secousse tellurique dans sa vie de collectionneur: il est parvenu à s’emparer de la dernière perle rare qui manquait dans sa discographie du clarinettiste et saxophoniste Sidney Bechet. De quoi s’agit-il? D’une chanson, «Foolin’Me», gravée en mai 1924, composée par Bechet lui-même et par Rousseau Simmons. Au piano, on retrouve Art Sorenson tandis qu’au micro, on entend la voix d’une chanteuse, Maureen Englin, connue à l’époque dans les milieux du cabaret et du vaudeville.
«Je possédais depuis un certain temps cet enregistrement dans le pressage de la maison Perfect, mais j’ai toujours désiré retrouver l’édition originale, estampillée Pathé Actuelle. Cette quête m’a tracassé durant toute une vie. Lorsque j’ai enfin réussi à acquérir l’objet et que je l’ai tenu pour la première fois entre mes mains, j’ai ressenti une sorte de choc, une grande décharge de bonheur.»

La course aux albums précieux produits par le musicien de La Nouvelle Orléans semble désormais achevée. Tout y est entre les murs de la maison du collectionneur. Mais il suffirait qu’une autre rareté, non répertoriée dans les archives, surgisse de nul part que la chasse soit relancée. R.Z.

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