Les ruines de Rouelbeau s’offre sans défense aux Genevois

PatrimoineDouze ans de fouilles archéologiques et de renaturation de la Seymaz s’achèvent. Le site de Meinier est inauguré ce week-end.

Ni heures d’ouverture ni billetterie, le site est accessible au public sans restriction autre que le respect des lieux. Au premier plan, la maquette des fouilles archéologiques avant que le chantier soit refermé, coulée dans une tonne de bronze sur la base de relevés effectués grâce à un drone.?

Ni heures d’ouverture ni billetterie, le site est accessible au public sans restriction autre que le respect des lieux. Au premier plan, la maquette des fouilles archéologiques avant que le chantier soit refermé, coulée dans une tonne de bronze sur la base de relevés effectués grâce à un drone.? Image: Steeve Iuncker-Gomez

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Les fans de Game of Thrones vont l’adorer! Rouelbeau, lorsque Humbert de Chollay l’édifie en 1318 pour le compte des seigneurs de Faucigny, c’est «Château Noir», le repaire de la Garde de Nuit figurant dans la série culte: une bâtie en bois avec tours et logis destiné à la garnison. Entre 1339 et 1355, il s’agrandit et se solidifie. Une forteresse en pierre vient englober puis supplanter la construction première. Voilà «Winterfell», le fief des Stark.

Aujourd’hui, le château de Rouelbeau est certes en ruine mais, après douze ans de fouilles archéologiques et de restauration, il conserve quelque chose de sa superbe, comme pourront le découvrir les Genevois les 3 et 4 septembre, jours de la remise officielle du site au public. Une grande fête médiévale battra son plein tout le week-end, avec sangliers rôtis, tournois en armures, contes d’antan, parade en costumes et démonstrations de fauconnerie équestre. Game of Thrones, comme si on y était…

La comparaison n’est pas ici une simple figure de style. La forteresse de Rouelbeau représente bel et bien un témoignage crucial de l’architecture militaire au Moyen Âge, le dernier à subsister dans le canton. Dès la fin du XIIIe siècle, le dauphin de Viennois et le comte de Savoie se livrent «une véritable guerre de Cent Ans de la région genevoise», selon les mots de l’archéologue cantonal Jean Terrier. Pour garantir son accès au lac, le maître du Viennois, seigneur de Faucigny, fait fortifier le site de Rouelbeau en 1318. Et édifier la tour d’Hermance à la même époque et pour les mêmes raisons. Un texte daté de 1339 décrit un système de défense puissant, en bois, doté de deux fossés, de trois tours de guet, d’une palissade et d’une domus plana à?deux étages pour la garnison: dix fantassins et six hommes à cheval en temps de guerre, ainsi que leurs montures. «Il faut se représenter une sorte de château Ikea, sourit Jean Terrier, un modèle standard de 40 mètres par 40, vite construit, en un an, et vite déplacé.» Les frontières sont mouvantes, il faut réagir rapidement si l’on veut tenir une position.

En pierre ou en bois?

Seulement voilà, face à Rouelbeau aujourd’hui, on ne comprend pas très bien: ce qu’on a sous les yeux, ce sont les ruines d’une imposante forteresse en pierre, posée au sommet d’un tertre aménagé avec la terre accumulée lorsqu’on a creusé les deux fossés de défense, profonds de 4 mètres. Où est donc passé le château en bois? C’est dans le sol que les archéologues ont trouvé la solution de l’énigme. La trace de 180 poteaux a été mise au jour lors des fouilles menées de 2012 à 2014 par le Service cantonal d’archéologie. C’est la lecture en négatif de la construction militaire primitive, en quelque sorte.

Entre 1339 et 1355 – date à laquelle le Faucigny est intégré à la Savoie – on a donc bâti à Rouelbeau un château en pierre car on pensait que la frontière du Faucigny ne bougerait pas de sitôt. Et pour ne pas affaiblir la position stratégique, on a conservé la bâtie en bois et érigé autour la construction maçonnée. Dans un premier temps, le logis de la garnison a été maintenu, puis on en construit un autre, plus vaste, à l’abri du rempart.

Lorsqu’on déambule à Rouelbeau, on ne voit rien de tout ça. Les fouilles ont été recouvertes de sable puis de terre et d’herbe, ce qui les protège pour la postérité. Ne subsistent que les murs en ruines de la bâtisse d’après 1355, restaurés un minimum. «Pour laisser visibles les vestiges de la bâtie en bois, il aurait fallu aménager un musée de site. Compte tenu de l’humidité dégagée par les marais environnants, cela aurait coûté des dizaines de millions», constate Jean Terrier.

Rouelbeau est l’un des premiers monuments à avoir été classés au patrimoine genevois en 1921; il a également été déclaré d’importance nationale. Les archéologues l’ont étudié. Des relevés ont été effectués par un drone, ce qui a permis une modélisation du château à différentes époques et la réalisation d’une maquette en bronze. Les visiteurs ont donc le loisir d’appréhender l’histoire de la forteresse grâce à cette réalisation et sur des panneaux explicatifs.

Pourquoi ne pas avoir reconstruit la forteresse telle qu’elle était en 1430, puisqu’on sait à quoi elle ressemblait? «Dans une vision interventionniste extrême, nous aurions pu remonter Rouelbeau», concède l’archéologue. «Mais ça aurait coûté une fortune et à l’heure du virtuel, paru absurde. Notre philosophie est plutôt de respecter le passage du temps…»

Nature et culture mêlées

Une approche d’autant plus pertinente qu’à Rouelbeau nature et culture se mêlent intimement. La renaturation de la Seymaz a replacé la forteresse dans ce qui était son environnement avant que la forêt, au début du XXe siècle, ne prenne possession des lieux. Les douves du château ont été rendues aux castors, libellules, insectes divers et variés, ainsi qu’aux grenouilles, tritons et crapauds. Dans ce site chargé d’histoire, pas de porte d’entrée, d’horaires de visite, de billetterie ni de gardiens. Le site, ouvert aux quatre vents, est à tout le monde. La preuve? Au milieu de l’esplanade, à l’intérieur du château, des pierres disposées en rond et quelques morceaux de bois parlent de cervelas grillés et de bières autour d’un feu. «C’est très bien, tant mieux! s’exclame Jean Terrier. Il faut que les gens se réapproprient les lieux.» Et l’archéologue de rappeler qu’au XIXe siècle les Genevois patinaient gaiement sur les douves gelées du château si romantique de Rouelbeau.

Château de Rouelbeau, Meinier, fête médiévale sam 3 de 12 à 20 h et dim 4 de 12 à 18 h. Film historique disponible dès le 2 septembre sur www.batie-rouelbeau.ch

Créé: 30.08.2016, 22h58

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