Le MEG expose les arts aborigènes et met en scène «l’effet boomerang»

Musée d’ethnographie Riches collections genevoises et problématique cruciale font de cette nouvelle exposition un événement.

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La nouvelle exposition du MEG s’ouvre sur une page blanche. Lorsqu’il pose le pied sur le continent australien en 1770, James Cook déclare ce sol terra nullius, «une terre n’appartenant à personne», car elle ne relève pas d’un Etat au sens où l’entend un Britannique du XVIIIe siècle. Ignorant les 700 000 Aborigènes d’une centaine d’ethnies différentes qui peuplent le territoire depuis 60 000 ans, il fait table rase de leur culture, de leurs langues et de leurs croyances, et annexe le pays. Deux siècles et demi plus tard, L’effet boomerang. Les arts aborigènes d’Australie offre à ses visiteurs l’occasion de remplir cette page soi-disant vierge, de lire en filigrane l’histoire des peuples autochtones et de comprendre pourquoi les Aborigènes d’aujourd’hui militent pour participer activement à la lecture de leur culture.

«C’est ce que nous appelons l’effet boomerang: les tentatives d’acculturation et de dénigrement des peuples autochtones menées depuis le XVIIIe siècle ont, au contraire, provoqué un phénomène de résilience et d’affirmation de leur identité, commente Boris Wastiau, directeur du MEG. Les revendications des Aborigènes sont aujourd’hui très claires et très fermes. Ils ne laissent plus les Occidentaux raconter leur culture à leur place.» La parole revient donc aux Aborigènes comme la trajectoire d’un boomerang. «C’est un moyen aussi pour les musées occidentaux de rendre virtuellement aux communautés sources les objets qui ont été collectés par le passé», renchérit Roberta Colombo Dougoud, commissaire de l’exposition et conservatrice du département Océanie du MEG.

Artiste aborigène invité

Le MEG offre ainsi un large espace d’expression à Brook Andrew, un artiste aborigène – Wiradjuri par sa mère, Ecossais par son père – qui instille sculptures, peintures et interventions artistiques dans l’exposition, en dialogue avec les objets. La quatrième section de L’effet boomerang lui est entièrement ouverte. Il en a habillé les murs avec des motifs de lignes noires et blanches, dessins signalant l’appartenance à l’ethnie wiradjuri. Ses sculptures – de grands panneaux de sapelli, avec des pieds en bois fossilisés vieux de 10 000 ans – proposent un autre regard sur les pièces des collections et sur l’histoire des peuples autochtones, à travers de vieilles photos, des documents d’archives, des témoignages vidéo et des objets chinés… aux Puces de Genève! «A l’école, Brook Andrew, né en 1970, a appris qu’il n’existait plus en Australie de culture aborigène…» relève Boris Wastiau. Comme beaucoup d’artistes aborigènes, son travail possède une forte composante militante: par effet boomerang, il récupère de manière critique le discours sur ses origines.

Terre vide ou terre pleine?

C’est donc par des cimaises immaculées et presque nues que démarre l’exposition du MEG. Des néons aspergent de lumière la scénographie remarquable d’Adrien Rovero et Béatrice Durandard, qui traite le vaste espace au sous-sol du Musée d’ethnographie comme une galerie d’art contemporain. Au revers des parois vides, on découvre une réalité bien différente. Tirés des collections du Musée d’ethnographie, d’une exceptionnelle richesse, 341 objets sont exposés ici en très grande partie pour la première fois depuis cinquante ans. D’autres pièces de choix ont été empruntées et complètent cette magistrale démonstration, artistique et politique à la fois. Des toiles peintes à l’acrylique et animées de points attestent la vitalité des arts aborigènes contemporains; de superbes motifs sur écorce parlent au visiteur de mythes et de cosmogonies.

Notre coup de cœur revient pourtant à «La Lanterne». Dans cet aquarium géant, sous la surface miroitante de l’océan, nagent un requin, une tortue, une baleine et de nombreux poissons multicolores. Tous ont été façonnés dans des «filets fantômes», ces rets de plastique, déchets de la pêche industrielle, qui étranglent la faune et s’échouent sur les plages. Les habitants des côtes du détroit de Torrès, pour nettoyer leur rivage, faire entendre leurs cris d’alarme et honorer leurs figures totémiques, ont imaginé un projet collectif, baptisé Ghostnet Art: sculpter des animaux marins dans ces filets fantômes. Une nouvelle forme d’expression artistique aborigène est née.

«L’effet boomerang. Les arts aborigènes d’Australie» MEG (Musée d’ethnographie de Genève), du 19 mai 2017 au 7 janvier 2018. Fête publique jeudi 18 mai dès 18 h, DJ Schnautzi dès 21 h, exposition gratuite ouverte jusqu’à minuit. Infos: www.meg-geneve.ch

(TDG)

Créé: 16.05.2017, 20h24

«Les collections genevoises sont d’une richesse exceptionnelle»

Le 3e espace de l’exposition est consacré au lien étroit qui unit les populations aborigènes à leur territoire ancestral. Il est illustré par des créations artistiques en écorce, sur toile, à la peinture acrylique et sur papier. Il en va de même du «Dreaming» ou «Temps du rêve», à la fois un récit de création du monde et un manuel de vie. (Image: LUCIEN FORTUNATI)

Le photographe bidjara Michael Cook rappelle avec «Mother» les «générations volées»: en cent ans, 50'000 enfants métis ont été enlevés à leur famille pour être élevés dans des foyers blancs et chrétiens. (Image: MICHAEL COOK & ANDREW BAKER ART DEALER, BRISBANE)

«Cette main «bret», offerte au musée en 1960 par Maurice Bastian, est un reste humain rarissime: les Kurnai, après le décès d’un être cher, coupaient une de ses mains et la fumaient, afin qu’un proche puisse la porter sous son bras gauche. La main l’avertissait du danger en le pinçant ou le poussant. J’ai dû demander l’autorisation de l’exposer à la fondation qui gère le patrimoine des Kurnai», commente Roberta Colombo Dougoud. (Image: WATTS/MEG)

«Les collections genevoises sont exceptionnelles, relève Boris Wastiau. Il ne resterait sur tout le territoire australien qu’une centaine de ces arbres gravés sacrés. Ils ont été arrachés sur ordre du gouvernement, afin de couper les Wiradjuri et les Kamilaroi de la Nouvelle-Galles du Sud des lieux indiquant leurs sépultures et leurs sites d’initiation «bora». (Image: LUCIEN FORTUNATI)

L’intervention artistique de Brook Andrew propose une immersion: ce décor mural quasi hypnotique, version contemporaine des dendroglyphes, ou arbres gravés sacrés des Aborigènes de Nouvelle-Galles du Sud, absorbe le visiteur. L’artiste, lui, propose ici de remettre en question les récits dominants et notre manière, souvent erronée, de voir les peuples autochtones. (Image: JOHNATHAN WATTS/MEG)

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