L’art de mettre en scène des objets de musée

EnquêteEn matière de scénographie, il s’agit d’un savoir-faire aussi discret qu’essentiel. Des socleurs racontent comment ils conçoivent et réalisent des supports d’exposition.

Isabel Garcia Gomez, conservatrice
au Musée d’ethnographie, devant une vitrine de l’exposition sur les arts aborigènes. Alors que les objets semblent léviter, leurs supports en métal donnent naissance
à d’élégants jeux d’ombres.

Isabel Garcia Gomez, conservatrice au Musée d’ethnographie, devant une vitrine de l’exposition sur les arts aborigènes. Alors que les objets semblent léviter, leurs supports en métal donnent naissance à d’élégants jeux d’ombres. Image: GEORGES CABRERA

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On n’y fait jamais attention, et pourtant… les objets de musée ne tiennent pas tout seuls! Il en faut, des supports de montage, pour qu’une exposition puisse voir le jour. Les concevoir et les réaliser demande du temps, de la réflexion, de l’habileté, des connaissances techniques et surtout de l’expérience. Cette activité méconnue mais fondamentale porte le nom de soclage.

Opération délicate, elle doit remplir plusieurs objectifs: placer les objets à la hauteur voulue, permettre une visibilité maximale et assurer la stabilité. Tout cela sans abîmer la pièce exposée et en s’accordant à l’esthétique générale de l’exposition, définie par la scénographie. Pas facile.

Il s’agit d’un travail en commun, car plusieurs personnes sont impliquées dans le processus, en particulier le commissaire d’exposition, le scénographe et le conservateur. «Il faut trouver un équilibre entre des contraintes parfois contradictoires: la conservation des objets, la sécurité, l’espace architectural et le discours scientifique», explique Edwige Küffer Chabloz, scénographe aux Musées d’art et d’histoire.

La discrétion avant tout

Le soclage participe aussi à la compréhension des objets: «Par exemple, les instruments de musique seront placés dans leur position de jeu, précise Isabel Garcia Gomez, conservatrice au Musée d’ethnographie et auteure d’un livre sur le sujet. Et si un objet est conçu pour être posé, on ne va pas le suspendre.» Mais on peut aussi choisir de mettre l’accent sur un aspect particulier. «Une coupe anthropomorphe, habituellement utilisée à l’horizontale, sera fixée à la verticale pour qu’on puisse appréhender sa forme», relève Ludovic Jacquier, socleur au Musée Barbier-Mueller.

«Le support doit mettre en valeur la pièce et s’effacer derrière elle»

Actuellement, la discrétion constitue le mot d’ordre des socleurs. C’est pourquoi les tiges métalliques fixées sur le fond ou la base de la vitrine ont particulièrement la cote. Gainées de plastique pour ne pas abîmer les surfaces, elles se faufilent autour de l’objet, parvenant ainsi à se faire oublier. «Le support doit mettre en valeur la pièce et s’effacer derrière elle», commente Edwige Küffer Chabloz. «Moins le montage se voit, plus il est réussi», renchérit Isabel Garcia Gomez.

Autre dispositif muséographique essentiel, mais davantage visible, le socle assure la transition entre l’objet et son environnement, tout en mettant le spectateur à distance. Et surtout, il donne un statut particulier à une pièce en l’élevant et en l’isolant. C’est cette fonction que l’artiste François revisite dans son exposition au Musée Ariana (lire ci-dessous).

Certaines statues, surtout monumentales, ont leur propre socle: partie intégrante de l’œuvre, il est réalisé en même temps qu’elle. Parfois très orné, ce type de socle gagne en sobriété au cours du XIXe siècle. «Mais son statut se voit remis en question par des sculpteurs comme Rodin ou Brancusi», relate Hélène de Ryckel, responsable de la médiation culturelle au Musée Ariana. Aujourd’hui, rares sont les artistes contemporains à y avoir recours, sauf pour faire allusion à l’histoire de l’art…

Contrairement au socle d’origine, le socle d’exposition utilisé dans les musées est totalement indépendant de l’objet qu’il supporte. Il permet de jouer avec les hauteurs et de varier le mode de présentation. «Suivant le parti pris esthétique, il se trouve assorti à la pièce ou au fond de la vitrine, ou au contraire réalisé dans un matériau ou peint dans une couleur contrastant avec la pièce présentée», résume Hélène de Ryckel. Ce choix varie clairement d’une institution à l’autre.

Formation sur le tas

Au Musée Barbier-Mueller, base de bois et tiges métalliques se retrouvent combinées. Fidèle aux instructions de Jean Paul Barbier Mueller, propriétaire du musée, récemment décédé, Ludovic Jacquier réalise principalement des socles de style Inagaki, en chêne patiné, assez fréquent pour les objets d’art extra-européen. «Il y a clairement une dimension esthétique dans le support, mais il doit toujours servir de faire-valoir à la pièce», insiste-t-il.

Ébéniste à l’origine, le socleur du Musée Barbier-Mueller a appris le métier sur le tas. Car malgré son importance dans le processus de réalisation d’une exposition, le soclage ne fait l’objet d’aucune formation. Cette tâche est réalisée à l’interne par les artisans des musées ou déléguée à une société spécialisée qui vient sur place avec son atelier mobile, comme au Musée d’ethnographie.

«Il n’existe pas de solution toute faite, soutient Isabel Garcia Gomez. Réalisé sur mesure, chaque support constitue un nouveau défi.» Et si Ludovic Jacquier juge délicat de travailler avec des objets rares, précieux et parfois fragiles, c’est aussi cela qui lui plaît: «Très peu de personnes ont la possibilité de manipuler de tels chefs-d’œuvre. J’ai beaucoup de chance de faire ce travail!»

Créé: 15.12.2017, 19h05

(Image: Musée Ariana)

Le socle met en valeur l’œuvre d’art

Une paire de chaussures à hauts talons trônant sur un rouge à lèvres géant. Installée au pied des escaliers du Musée Ariana, cette pièce monumentale de François Ruegg annonce clairement la tonalité de son exposition. Avec Statuts | Statues, l’artiste romand explore la relation complexe entre le socle et l’œuvre d’art dans le contexte contemporain. «Le socle suffit-il pour donner un statut élevé à ce qu’il distingue?» questionne-t-il.
Car avec ses sculptures en porcelaine, on est loin des classiques bustes de célébrités. Les personnages de François Ruegg arborent des lunettes géantes, des casques sur les oreilles ou encore des masques à poussière, pour mieux évoquer le monde d’aujourd’hui.
Au-delà des représentations humaines, ce sont des fruits quelque peu mutants, des vases, un sac-poubelle et même un caleçon bien rempli qui se retrouvent mis en valeur. «De séduction ou de rebut, l’objet le plus banal se voit sacralisé, élevé au rang d’œuvre d’art grâce au socle, souligne Anne-Claire Schumacher, la commissaire de l’exposition. Cela amène à se demander ce que nous choisissons ou non de mettre sur un piédestal, au propre comme au figuré.»
En outre, chaque sculpture est enveloppée d’un voile, procédé cher au plasticien: «Le fait de recouvrir incite à la curiosité, explique François Ruegg. J’aime donner à percevoir sans définir, en laissant la liberté d’imaginer ce qu’il y a dessous.»
Revisité, le socle devient un élément de signification supplémentaire, qui entre en dialogue avec la sculpture. Il est composé tantôt de pommes, tantôt de bouteilles en plastique ou d’un phallus très stylisé. D’autres, plus classiques, se composent simplement de bases rectangulaires ou évoquent une pièce de jeu d’échecs. «L’artiste a beaucoup étudié la forme et les proportions des socles, notamment en allant dans les réserves de l’Ariana», précise la commissaire. À la fin de la visite, on peut devenir soi-même une œuvre d’art. Il suffit de se percher sur un socle de céramique prévu à cet usage, se faire prendre en photo et épingler le cliché sur le mur. «Soyez aussi important que vos chaussures!» exhorte le plasticien. M.G.



«François Ruegg, Statuts |Statues» Jusqu’au 4 mars 2018 au Musée Ariana, 10, rue de la Paix, du ma au di de 10 h à 18 h. Infos: www.ariana-geneve.ch

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