Jean-Luc Bideau, l’acteur du hasard helvétique

InterviewL'éternel trublion, lance le cycle «Le roman (d) du cinéma suisse» sur Canal +.

Jean-Luc Bideau.

Jean-Luc Bideau. Image: DR

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Jean-Luc Bideau reçoit chez son fils Nicolas, «une maison d’ambassadeur». Sa petite-fille arrive de l’école, annonce un 6, la note maximale, pour la conférence sur le métier d’acteur qu’il lui a écrite. Papy rayonne: «Ficelle de caleçons! Félicitations, quoi!» Une lueur amusée folâtre sur les rides du septuagénaire en baskets, toujours dans les starting-blocks au moment de bouffonner. Tacleur sans tics, il cite souvent son épouse Marcela qui pourtant, «déteste être citée». Avec une déférence narquoise, l’omniprésente absente deviendra «quelqu’un me disait…» Le second degré le rassure. De poser en chaînon manquant du septième art suisse, à la chaîne cryptée branchée Canal +, à l’occasion du cycle Le roman (d) du cinéma suisse l’étonne encore. «Dieu seul sait pourquoi la Trinité Goretta, Tanner, Soutter m’a permis de jouer dans ses films!»

Que vous rappellent ces années 70? Mai 68 est passé par là. Claude Goretta se la joue «fils d’Italien pauvre», Alain Tanner, déjà ronchon, pose genre «j’ai voyagé en bateau après des études de comptable», et Michel Soutter, c’est le poète. J’ai fui Genève pour Paris, essuyé les moqueries du Suisse qui dit «télè» et «bonnard». Faute de boulot, je rentre et j’ai la chance de tourner ces films d’art et d’essai. La suite, je l’avoue, sera médiocre. Je réponds au plaisir d’être sollicité, mes choix ne sont pas toujours exceptionnels. Mais qui peut prétendre à la perfection, Vincent Lindon?

Pourquoi ces cinéastes n’ont-ils pas engendré de descendance directe? Peut-être les gens n’arrivent-ils pas à se séparer de ces icônes? Cela dit, Jean-Stéphane Bron et les autres me semblent intéressants. Mais le succès n’est pas toujours au rendez-vous. Et je ne détecte pas un courage énorme des investisseurs en Suisse. Quand Tanner a fait La salamandre (1971), il n’y avait pas d’aide au cinéma de fiction, seuls les documentaires pouvaient y prétendre. J’ai tourné pour un salaire ridicule, moins qu’au théâtre. Au-delà, quand mon fils Nicolas (ndlr: Chef de la section Cinéma à Berne, de 2005 à 2010) a défendu «un cinéma ouvert de qualité», tout le monde s’est foutu de sa gueule. Alors maintenant, quoi? Heidi qui marche très fort.

Auriez-vous pu jouer le grand-père interprété par Bruno Ganz? On me le dit. Selon Marcela, ma femme, Bruno Ganz est le Roger Federer du cinéma. Moi, je suis le Marc Rosset. Mais je n’irais pas voir Heidi, cela ne m’intéresse pas.

Pourquoi la rencontre avec Jean-Luc Godard fut-elle un échec? Ah, Godard. Il vient de recevoir 30 000 balles aux Quartz, et il dit ne pas comprendre: «Puisque le cinéma suisse n’existe pas». Je ne veux pas rentrer dans son jeu, je me suis coltiné le personnage, il m’a dégagé hors de Passion (1982) nous nous sommes engueulés devant l’équipe médusée, écrasée par la trouille. Il filme un chien et des paysages suisses mais Godard, ce n’est pas un cinéaste suisse. Enfin, à moitié.

Vos modèles, dites-vous, c’est plutôt Nicholson ou Depardieu. En quoi vous fascinent-ils? Il s’agit des bonhommes, plus que les performances. Ils ont une nature extraordinaire, qui résiste à ce qu’ils ingurgitent ou inhalent, une adaptation aux événements dans un format hors norme. Force, présence, liberté face à la caméra… Au-delà, qu’en reste-t-il? C’est rien du tout, ce métier. C’est d’essayer d’être un personnage que vous n’êtes pas dans la réalité. Les Français sont si bêtes qu’ils vous en étiquettent pour la vie. Notez, c’est confortable de jouer l’idiot.

Etes-vous acteur ou comédien? Je persiste à distinguer les comédiens qui analysent avec profondeur, des acteurs qui cherchent une vérité spontanée. Je préfère piger tout de suite, c’est ma limite et ma qualité. Au théâtre, sur le moment, je n’aime pas les répétitions. Puis quand commencent les représentations, je regrette ce creuset des essais. Parce que les formes figées m’ennuient vite. Tiens, j’ai proposé à la Haute Ecole de la Manufacture que les élèves jouent du boulevard, ou même, cette comédie qui cartonne, Les Tuche.

Est-ce compliqué de garder des semelles de vent à 75 ans? J’ai un passé de fiction mais pas de bagage intellectuel comme ma femme et mes enfants universitaires. Et puis, les artistes n’ont pas d’amis, puisque nous bougeons, toujours en mouvement. De la jalousie, de l’envie, il y en a, oui. Car la réussite, si rare, est importante. D’ailleurs, je peine à citer dix acteurs suisses sortis du lot.

Est-ce une question d’ego? Il faut sans cesse se raconter soi-même, vérifier si son violon sonne comme un Stradivarius. Raf Vallone (ndlr: 1916-2002, vedette du cinéma italien) répétait ses rôles en se regardant dans un miroir. Chacun son truc mais nous sommes en permanence confrontés à nous-mêmes. Sans aucune douleur, je vous rassure. Les metteurs en scène actuels ne travaillent plus avec la tyrannie d’un Clouzot. A part Godard.

Avez-vous «raté» d’autres cinéastes? François Truffaut, Maurice Pialat… ça ne s’est pas fait. A mon stade, je ne vais pas taper aux portes comme Depardieu qui s’en allait dormir sur le paillasson des cinéastes. Ce n’est pas de la flemme mais de la pudeur, un truc de protestant, qui donne mais ne supporte pas de recevoir. Si j’avais dépassé ça, peut-être aurais-je une belle piscine en Californie et qu’hier, j’aurais reçu un oscar comme DiCaprio. Je suis jaloux face à la reconnaissance d’un acteur de grande qualité. Le pincement de cœur passe vite. Je m’en fiche mais bien sûr que je continue à me poser la question.

Rêvez-vous d’un grand rôle de maturité comme au hasard, Jean-Louis Trintignant dans Amour, de Haneke? Je n’y suis pas encore, ça viendra. Je ne me projette plus mes envies comme quand je fantasmais sur Gary Cooper. Je voulais jouer le roi Lear, c’est fait. Je ne cultive plus d’objectifs précis. Je ne sais jamais pourquoi on me sollicite. Ou pas. Et je m’en moque. A condition de pouvoir travailler jusqu’à ce que la santé me jette par terre. (TDG)

Créé: 06.03.2016, 16h18

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J’aime… «m’arrêter sur un tableau. Quoi? Oui, c’est tout. Ça ne fait pas très Bideau? Ah! C’est vrai que je suis un personnage. J’ai conscience d’avoir une carrière et j’en remercie le destin. Un honneur. Je n’ai guère travaillé pour l’obtenir, j’ai juste eu assez de folie pour me pousser à jouer.»

Je n’aime pas… «les klaxons des voitures. Une fois, après avoir été houspillé parce que je ne démarrais pas assez vite aux feux, je suis sorti de la voiture et j’ai dit à l’autre: «Vous vous rendez compte du stress que c’est pour moi, ce klaxon pour rien? Il n’y a pas de renard qui traverse, pas de danger, juste vous qui êtes pressé!» C’est insupportable, traumatisant! Il y a 40?ans, à Paris, les coups klaxons injustifiés vous valaient une amende.»

J’aime… «beaucoup ces jeunes cinéastes qui tournent leurs premiers courts métrages. Bien sûr, ou hélas, je représente quelque chose. Sauf que le côté monumental ne rassure guère. Mais je ne les impressionne pas malgré les apparences.»

Je n’aime pas… «l’autodestruction dans ce métier. Mon passé de sportif, sans doute. Et puis, l’alcool me donne des brûlures d’estomac.»

Infobox

1940 Il naît à Genève. Part pour Paris et le Conservatoire à 19 ans.
1968 Rencontre Marcella Salivarova, dramaturge tchèque, sa future épouse.
1969 James ou pas, de Michel Soutter; Charles mort ou vif, d’Alain Tanner; a un fils, Nicolas.
1970 La salamandre, d’Alain Tanner.
1972 L’invitation, de Claude Goretta; Les arpenteurs, de Michel Soutter; a une fille, Martine, l’année suivante.
1975 Jonas qui aura 25 ans en l’an 2000, d’Alain Tanner.
1978 Et la tendresse, bordel, de Patrick Schulmann, succès critique et populaire. De là, accumule les rôles secondaires chez Chabrol, Mocky, Tavernier, etc.
1988-1998 Comédie française. Un job qui l’oblige à prendre la nationalité française.
1998-2002 Virage radical avec la série déjantée de Canal+, H, et ses «potes» Jamel Debbouze, Eric et Ramzy.
2000 Joue enfin Le roi Lear; Platane, d’Eric Judor; Azzurro, de Denis Rabaglia.
2006 Mon frère se marie, de J.-S. Bron.
2010 Sauvage, de Jean-François Amiguet.
2012-2015 Ainsi soient-ils, trois saisons.
2016 La loi de la jungle, d’Antonin Peretjako; Camping Paradis; Cycle «Le roman (d) du cinéma suisse», jusqu’au 11 mars, sur Canal+.

www.canalplus.ch/semaine-cinema-suisse

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