Guillermo del Toro décroche un Lion d’or aussi mérité que réjouissant

Mostra de VeniseHormis l’absence de Kechiche, le palmarès de la 74e Mostra n’est pas loin d’être parfait.

Guillermo del Toro

Guillermo del Toro Image: EPA

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La surprise n’est que partielle. Le volet compétitif de cette 74e Mostra comportait suffisamment de bons, voire de très bons films, pour espérer que le jury, mené par l’actrice Annette Benning, restée très discrète durant ces douze jours, ne s’emmêle pas les pinceaux. Vendredi après-midi, des rumeurs laissant entendre que Guillermo del Toro, dont le film avait été projeté le premier jour, avait été rappelé sur le Lido, se chargeaient de vendre la mèche. Samedi soir, le cinéaste mexicain recevait le Lion d’or pour The Shape of Water («la forme de l’eau»), splendide film à la croisée des genres sur lequel nous avions déjà écrit tout le bien que nous pensions (lire nos éditions du 2 septembre). Sans espérer, à ce moment-là, que le jury de la Mostra soit sensible à ce récit de SF mâtiné d’horreur, drame jubilatoire et émouvant se piquant même, le temps d’une séquence, de comédie musicale. Pour del Toro, réalisateur peu habitué aux récompenses internationales, The Shape of Water est aussi le film de la rupture et du retour aux premières amours.

Rupture avec ces blockbusters mainstream (Pacific Rim, Crimson Peak) qui ne lui réussirent guère, retour à ce cinéma de l’enfance fondateur d’une esthétique qui lui faisait dire, lors d’une interview il y a quelques années à Locarno, que si le cinéma ne le divertissait plus, il arrêterait sans doute d’en faire pour écrire des livres de recettes. The Shape of Water est tout sauf l’application de recettes. On y suit une Sally Hawkins (dans l’un de ses meilleurs rôles) trop curieuse découvrant qu’un laboratoire d’expérimentation détient dans ses sous-sols une étrange créature amphibienne. Nous sommes en pleine guerre froide, et ce qui va suivre ne serait au fond qu’une variation, amoureuse et horrifique, sur le thème de la belle et la bête, si del Toro ne s’amusait à brouiller les pistes constamment pour nous balader d’un genre à l’autre, échappant en bout de course à cette morale inévitable qui plombe souvent les films en forme de conte. Esthétiquement et narrativement, The Shape of Water est un pur bonheur. Les couleurs s’y déploient dans des teintes sombres chatoyantes et glaciales, la douceur des images sert de contrepoint à une violence qui éclate par instants, et on se prend à vibrer pour une romance sans queue ni tête que seul le cinéma parvient, lorsqu’il est maîtrisé, à rendre crédible et cohérente.

Inter : Deux Genevois dans un film primé

Les parti-pris esthétiques, il y en a aussi dans le curieux et inclassable Foxtrot de l’Israélien Samuel Maoz, dont le Lion d’argent grand prix du jury nous remplit de joie. Des parti-pris et des ruptures de ton radicales dans cette fiction sur le deuil et le déni où se trouvent impliqués de jeunes soldats au front et des parents auxquels on apprend le décès d’un de leurs fils. Maoz, détenteur d’un Lion d’or en 2009 pour le déjà remarquable Lebanon, faisait aussi partie des favoris que l’on n’espérait pas voir si haut au palmarès. C’est d’autant plus réjouissant que le film est une production minoritaire suisse impliquant deux Genevois, Dan Wechsler de Bord Cadre Films, mais également le producteur indépendant Jamal Zeinal Zade. Le Lion d’argent de la meilleure réalisation revient au Français Xavier Legrand pour son premier film, Jusqu’à la garde, drame tendu et âpre où il est question de divorce et de violence conjugale. Louable, très carré dans sa forme, même si on pouvait nettement lui préférer le dernier Kechiche, Mektoub, My Love, sans doute pénalisé et banni du palmarès à cause de son absence de sujet.

Inter : Charlotte Rampling géniale

Le prix d’interprétation féminine reçu par Charlotte Rampling est indiscutable. Elle est géniale dans Hannah d’Andrea Pallaoro, probablement le film le plus noir et désespéré de sa carrière, portrait d’une femme au bord du gouffre. Du côté des hommes, récompenser Kamel El Basha pour The Insult de Ziad Doueiri semble être une manière comme une autre de rattraper le film, fort mais dispensable, au palmarès.

Fort heureusement, le sidérant jeune acteur de Lean on Pete d’Andrew Haigh, Charlie Plummer, a remporté le Prix Marcello Mastroianni, toujours décerné à un comédien émergent. On n’ose imaginer ce que ce petit bout d’homme fera dans des rôles adultes. Enfin, l’un des chouchous des festivaliers, ce Three Billboards Outside Ebbing, Missouri de Martin McDonagh, a reçu un prix du scénario totalement mérité, puisqu’il s’agissait sans doute là du métrage le mieux écrit du concours. Quant aux absents, aux autres films qu’on aurait aimé voir cités dans ce joli palmarès - Wiseman, Kore-eda, Guédiguian, Schrader, Kechiche bien sûr, que de grands noms et de beaux films – il n’y avait de toute façon pas assez de place pour tous les primer. Cette 74e Mostra, particulièrement riche en films et surtout en films de qualité – bon nombre de découvertes majeures en section parallèle cette année – s’est donc terminée dans l’optimisme et la concorde. Vive le cinéma ! (TDG)

Créé: 10.09.2017, 10h24

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